Antoine Hubert dévoile le futur de «L'Agefi»
«La Suisse romande pense de plus en plus comme la France»

Antoine Hubert, propriétaire de «L'Agefi», annonce en exclusivité à Blick la nomination du nouveau rédacteur en chef du titre économique, ainsi que son souhait de trouver de nouveaux soutiens pour l'épauler, voire le remplacer. Interview sans langue de bois.
Antoine Hubert, propriétaire de «L'Agefi», a une annonce exclusive à nous faire.
Photo: KEYSTONE
Antoine Hürlimann - Responsable de l'actualité L'illustré
Antoine HürlimannResponsable de l'actualité de L'illustré

Antoine Hubert, propriétaire de «L'Agefi» et figure incontournable du monde des affaires romand, nous reçoit ce mercredi 10 juin dans ses bureaux d'Échandens (VD). Le sexagénaire a une annonce exclusive à nous faire: Frédéric Lelièvre quitte la direction et la rédaction en chef du quotidien économique pour rejoindre «Le Temps». À sa place, Jonas Follonier, actuel correspondant parlementaire de «L'Agefi» et rédacteur en chef de la revue «Le Regard Libre» prendra les commandes de la rédaction, tandis qu'Olivier Bloch assurera la direction.

L'occasion pour l'entrepreneur vaudois de dresser un constat sévère sur l'état de la Suisse romande et de ses médias, mais aussi d'appeler de nouvelles forces libérales à s'engager pour assurer l'avenir du titre. Interview sans concession.

Antoine Hubert, pendant longtemps, vous avez présenté «L'Agefi» comme votre passion. Cette histoire d'amour est-elle en train de se terminer?
«L'Agefi» reste une histoire importante pour moi. Je la lisais déjà il y a quarante ans. À l'époque, il n'y avait même pas de photos, seulement des dessins. Plus tard, j'ai rencontré Alain Fabarez (ancien propriétaire et directeur de «L’Agefi», ndlr), qui m'a parlé de son intention de vendre le journal. J'avais déjà pris une participation lorsqu'il était coté en bourse et je me suis toujours intéressé à son avenir. J'ai toujours soutenu «L'Agefi» parce que c'est une marque unique. C'est l'un des rares médias capables d'obtenir la confiance de tous les acteurs économiques. Je me souviens notamment d'une interview croisée entre Jean-Pierre Roth et Jean-Claude Trichet. Peu de médias pouvaient réunir deux banquiers centraux d'un tel niveau.

Vous avez pourtant récemment envisagé un rapprochement avec «Le Temps».
Oui, nous avons eu des discussions. L'idée était de voir si nous pouvions construire quelque chose ensemble. Mais nous avons des visions très différentes. «L'Agefi» est un média économique qui assume une ligne libérale. «Le Temps» est devenu un journal beaucoup plus consensuel, carrément mou. À force de vouloir plaire à tout le monde, on finit parfois par ne plus défendre grand-chose. Je pense qu'il est essentiel qu'il existe en Suisse romande une voix économique indépendante, capable de défendre l'entreprise, l'entrepreneuriat et l'économie de marché sans s'excuser d'exister.

Et c'est finalement ce même «Temps» qui recrute Frédéric Lelièvre, votre rédacteur en chef et directeur.
Oui. C'est aussi ce qui a rendu son départ plus surprenant. Quand quelqu'un vous regarde dans les yeux un jeudi et vous dit que «Le Temps» l'a approché mais qu'il n'ira pas, puis vous annonce son départ quelques jours plus tard, c'est forcément une déception. J'ai toujours attaché beaucoup d'importance à la parole donnée. J'ai soutenu «L'Agefi» pendant des années alors que rien ne m'y obligeait. Je considère donc que la loyauté compte.

Vous lui en voulez?
Non. Je ne suis pas quelqu'un de rancunier. Mais cela m'a rappelé qu'un projet ne peut pas dépendre d'une seule personne. Nous avons connu «L'Agefi» d'Alain Fabarez, puis celui de François Schaller, ensuite celui de Fathi Derder. Avec Frédéric Lelièvre, nous avions retrouvé une certaine stabilité et développé plusieurs projets. Son départ est forcément déstabilisant, mais il oblige aussi à penser l'avenir autrement.

Comment voyez-vous cet avenir?
Après une discussion avec Jonas Follonier (l'actuel correspondant à Berne de «L'Agefi» deviendra le rédacteur en chef du titre, ndlr.), j'ai retrouvé beaucoup d'optimisme. A 29 ans, je pense qu'il représente une génération capable de transformer profondément les médias. Nous continuons souvent à parler de «L'Agefi» comme d'un journal. Pour moi, cela doit devenir davantage qu'un média. «L'Agefi» doit être un cercle, une communauté, une plateforme qui rassemble les acteurs économiques, politiques et entrepreneuriaux.

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Les médias romands se sont affaiblis. Les Romands regardent les chaînes françaises, lisent les médias français et finissent parfois par adopter les débats français
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Vous souhaitez également ouvrir davantage «L'Agefi» à la Suisse alémanique. Pourquoi?
Parce que c'est là que se trouve le centre économique du pays. Aujourd'hui, il existe une véritable déconnexion entre la Suisse romande et la Suisse alémanique. Or «L'Agefi» bénéficie encore d'une forte crédibilité outre-Sarine. Le journal a d'ailleurs été fondé à Zurich. Je pense que nous devons renforcer cette présence. La Suisse alémanique concentre une immense partie du tissu entrepreneurial du pays. C'est là que se trouvent les entreprises, les investisseurs et une grande partie de la création de valeur.

Cette déconnexion est-elle aussi médiatique?
Oui, très clairement. Les médias romands se sont affaiblis. Les Romands regardent les chaînes françaises, lisent les médias français et finissent parfois par adopter les débats français. Nous assistons à une forme d'assimilation culturelle progressive.

Vous allez jusqu'à dire que «la Suisse romande pense de plus en plus comme la France». N'est-ce pas excessif?
Je ne pense pas. On voit apparaître des réflexes très français: davantage d'étatisme, davantage d'assistanat, davantage de demandes de subventions. Je trouve que la Suisse romande dérive progressivement de la culture suisse traditionnelle, fondée sur la responsabilité individuelle et l'esprit d'entreprise.

«Le Temps» incarne cette évolution à vos yeux?
«Le Temps» est, selon moi, l'exemple le plus visible de cette évolution. J'ai parfois l'impression que c'est la version médiatique du CHUV ou des HUG: une structure qui continue à fonctionner uniquement parce qu'on y injecte constamment de l'argent. Cette logique de dépendance aux soutiens extérieurs me paraît problématique pour un média qui revendique son indépendance.

Revenons à «L'Agefi». Vous cherchez donc de nouveaux actionnaires?
Je ne parle même pas de vente. Mon objectif est de pérenniser «L'Agefi». Je ne veux simplement plus porter seul ce projet. Il faut réunir d'autres personnes qui considèrent qu'une voix économique et libérale indépendante est nécessaire en Suisse romande. La réflexion est ouverte. Fondation, association, nouveaux investisseurs: toutes les options peuvent être étudiées.

La rentabilité reste-t-elle un objectif?
Absolument. L'indépendance passe par l'autonomie financière. Beaucoup de gens confondent «non-profit» et charité. Ce n'est pas la même chose. Un média peut dégager des bénéfices sans les distribuer. La rentabilité est un gage de liberté. Regardez la «NZZ»: elle est rentable, indépendante et ne dépend de personne.

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Cela fait vingt ans que nous cherchons en permanence à gagner en efficacité. Nous n'avons pas attendu aujourd'hui pour faire des économies
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Un média économique rentable est-il encore possible en Suisse romande?
Uniquement en Suisse romande, j'en doute. Le problème n'est pas propre à la presse. La Suisse romande est un marché trop petit. À partir d'une certaine taille, il faut élargir son horizon. C'est vrai pour les entreprises et c'est vrai pour les médias.

Vous êtes également sévère avec la place économique romande.
Genève est une grande place de gestion de fortune et de négoce. En revanche, les compétences entrepreneuriales, industrielles et de financement des entreprises sont beaucoup plus présentes en Suisse alémanique. C'est là que se trouve le véritable moteur économique du pays.

Faut-il s'attendre à des licenciements à «L'Agefi»?
Non. Cela fait vingt ans que nous cherchons en permanence à gagner en efficacité. Nous n'avons pas attendu aujourd'hui pour faire des économies. Tous les médias traversent des difficultés. Certains procèdent par grandes restructurations. Nous avons plutôt travaillé dans une logique d'adaptation continue.

Où se trouvent les relais de croissance?
Dans l'événementiel, les services aux entreprises et les contenus spécialisés. Beaucoup de PME n'ont pas les moyens de disposer de leurs propres équipes de communication ou de relations médias. «L'Agefi» possède des compétences qui peuvent être valorisées. Il existe aussi de nombreuses opportunités liées à l'intelligence artificielle et à l'automatisation de certaines tâches.

En vous écoutant, on a le sentiment que vous préparez votre sortie.
Je prépare surtout la suite. Je constate simplement que je n'y arriverai pas seul. Si d'autres personnes veulent s'engager pour poursuivre la mission de «L'Agefi», je suis prêt à leur laisser davantage de place.

Y compris en vous retirant totalement?
Mon rôle aujourd'hui est celui d'un mécène. Je ne participe pas aux opérations quotidiennes. Je peux continuer à soutenir «L'Agefi» aux côtés d'autres personnes ou non. L'essentiel n'est pas ma place. L'essentiel est que «L'Agefi» continue d'exister, de se développer et de remplir sa mission.

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