Son cabinet est situé sur les hauteurs de Fribourg. Un fauteuil face à un canapé, des arbres derrière la fenêtre, une étagère emplie de figurines qu’elle utilise parfois pour illustrer une situation quand les mots sont inopérants. On se dit que cet endroit lumineux est propice à la confidence et aux échanges humains. Elle est grande et mince, porte une robe d’été claire, possède une voix douce et modulée avec une pointe d’accent qui trahit ses origines tessinoises.
Sara est analyste et philosophe. Ici, ce sont des patients qui souffrent de troubles alimentaires qui viennent chercher une solution, mais ce que leur propose cette thérapeute est particulièrement novateur. Utiliser à la fois la psychologie et la philosophie pour un combo gagnant. Pour, dit-elle, permettre à la personne de «parvenir à s’appartenir à soi-même un peu plus».
Nietzsche, Socrate ou Kierkegaard qui bossent en équipe avec Freud, Jung ou Lacan. L’image est saisissante, mais attention, avertit-elle: «Je ne vois pas un patient et je me dis: «Ah, tiens, je vais appliquer tel ou tel philosophe.» Il faut d’abord découvrir la biographie, l’intériorité de la personne, comment elle compose avec sa vie, ne pas la brusquer dans ses résistances, les choses douloureuses autour desquelles elle a dû construire une forteresse.»
Elle-même est titulaire d’un master en philosophie à Fribourg, complété à Milan par une formation originale mêlant analyse et philosophie. Il y a urgence, au vu du mal-être ambiant, notamment chez les jeunes, de construire «un pont capable de relier la philosophie et la psychologie dans une clinique du sens, de retrouver un cap, du sens dans une société qui perd ses repères et enfin repositionner la philosophie là où elle est nécessaire, dans une pratique thérapeutique».
Elle a écrit un livre qui se nomme tout simplement Troubles alimentaires. Dix histoires de vie, dix patients (anonymisés) souffrant d’anorexie, de boulimie, de binge-eating, de bigorexie (organisation de toute la vie, vacances, travail et loisirs, autour du sport), d’orthorexie (obsession pathologique de manger sain, pur et de qualité) ou alors de ce fameux «body positivisme» qui encourage des jeunes femmes en surpoids à accepter leur corps, souvent via des influenceuses sur les réseaux sociaux, ce qui peut paraître louable au premier abord mais délétère si on ne cherche pas à comprendre les mécanismes qui ont généré le dysfonctionnement alimentaire.
Manger pour étouffer l’angoisse
Derrière l’impuissance à résister à l’acte de manger sans aucune limite, comme chez Lola, Diana ou Mélanie et son hyperphagie nocturne, se cachent d’autres impuissances liées à l’enfance, la relation avec soi, explique la «psylosophe» qui nous pardonnera ce néologisme. C’est le cas de Gina, 25 ans, qui pèse 130 kilos et qui engloutit des paquets de chips. «Sa pulsion alimentaire sert à étouffer l’angoisse qui monte chaque fois qu’elle doit manifester ou extérioriser son désir», lit-on dans le livre.
Une violence retournée contre soi qui est aussi paradoxalement un espace de liberté, quand le contexte familial et, souvent, la relation avec la mère sont en jeu. Peur de blesser, peur d’être abandonné(e), on avale ses désirs plutôt que de risquer le conflit, la séparation, pourtant nécessaire pour être véritablement soi-même.
Il y a aussi ces corps athlétiques de Jen, de Maxime et de Luca pour qui chaque gramme de nourriture est pesé et/ou choisi obsessionnellement. Luca qui doit courir pour éliminer, dans un jogging effréné, la nourriture avalée, Jen qui exhibe son biceps comme un trophée parce que, souligne Sara, «le corps parle à la place des mots». Souvent une mère dominante et un père en retrait. Un schéma assez récurrent au fil des histoires.
«Les troubles alimentaires ne parlent pas seulement du corps, ils touchent à l’être, insiste encore cette Fribourgeoise de 48 ans, mère de deux garçons. Quand une partie du soi n’a pas pu se déployer, le symptôme apparaît.» L’anorexique retire son être et son désir du monde. La personne boulimique lutte contre des zones internes séparées d’elle-même. L’hyperphagie exprime une faim d’existence et une difficulté à respecter son désir profond. C’est pour cela que la philosophie a toute sa place en thérapie à ses yeux. Comme ces trois questions qu’elle propose à Luca d’écrire sur trois cartons et de prononcer à haute voix quand il passe à proximité d’un panier de croissants irrésistibles. Que voient mes yeux? Quel est le discours dans ma tête? Qu’est-ce qui dépend de moi? Un exercice d’inspiration stoïcienne qui ne déplairait pas à Epictète.
Secret dévoilé
«Le symptôme est intelligent, assure Sara. Il se bat pour défendre quelque chose. C’est une part de nous, il ne faut pas le traiter comme une toux.» On peut dialoguer avec lui, insiste-t-elle encore. A la psychologie enseignée dans les universités, cantonnée souvent aux mesures et aux modèles, viennent s’ajouter l’esprit critique, la déconstruction, l’analyse du sens et de la profondeur inhérents à la pratique philosophique. Combien de ses patients expliquent avoir essayé moult thérapies cognitives ou comportementales, fait leurs exercices consciencieusement, noté leur poids, leurs émotions, tenu un journal alimentaire... sans résultat. Comme une crème appliquée qui n’atteindrait pas le derme profond.
Sara Stevan sait tout cela. Pour une raison bien précise. Elle a souffert elle-même de trouble alimentaire et ne s’en cache pas dans son introduction. Elle a fait, nous dit-elle, «tout ce qu’un être humain peut raisonnablement entreprendre pour aller mieux» avant de rencontrer la thérapeute qui a su, sans être diplômée de philosophie, utiliser la parole, l’échange, comme Socrate le pratiquait avec ses élèves. La faire accoucher de sa vérité profonde.
«Aucun des thérapeutes auxquels je m’étais adressée n’avait pris le temps de comprendre comment j’étais construite et reliée au monde, à moi-même, aux autres, à mon histoire», explique-t-elle, visiblement touchée par ce passé qui ressurgit.
«On est comme un zombie»
Sara nous confiera au fil de notre échange un secret qu’elle n’avait pas prévu de révéler. Une des dix histoires du livre est la sienne. Son lecteur n’aura pas à faire beaucoup d’efforts pour la trouver. Sara la thérapeute d’aujourd’hui face à la Sara du passé que la pulsion alimentaire submergeait en permanence, une pulsion qui annihilait toute volonté. «Je n’avais plus aucun pouvoir sur ces moments-là… On est comme un zombie, et ça mord, un zombie, il y a une force qui le domine; comme Dr Jekyll et M. Hyde, il y a le monstre qui sort, il faut un exorcisme!»
Ses proches n’ont jamais deviné qu’elle était malade et certains ne savent toujours pas ce qu’elle a traversé, précise-t-elle, en laissant parfois de petits silences exister dans la conversation. A l’extérieur, l’image de la fille parfaite. Brillante à l’école, mince et soignée, perfectionniste jusqu’à l’excès, autre symptôme de cette boulimie qui prend possession d’elle. La jeune femme arrive à donner le change durant ses études mais dit s’être sentie «détruite» à la fin de son cursus. Impossible d’imaginer continuer à engloutir de la nourriture en excès puis de se faire vomir à tout va. «Le seul repas que je pouvais avaler avec plaisir et insouciance, c’était le petit-déjeuner, car le matin il y a l’espoir, une force qui va t’aider, penses-tu, à traverser la journée d’une autre manière qu’hier.»
Durant sa thérapie, qui s’est déroulée sur cinq ans, Sara a pu, grâce à la parole, à l’écoute et aux échanges avec son analyste, trouver un sens à ses symptômes. Comme un jeu de Lego où l’on déconstruit pour «redonner du sens à chaque fragment enlevé». Une relation trop fusionnelle avec la mère. L’impossibilité pour elle de dire stop au risque de la séparation. Cette part d’ombre maternelle que Sara n’a pas pu intégrer a provoqué un clivage à l’origine de sa boulimie. Engloutir symboliquement ce qui ne peut être dit et, de ce fait, explique-t-elle, «on met de côté toute une part de soi». Retour à la philosophie. Dans son cas, elle a convoqué Mani, fondateur du manichéisme au IIIe siècle. Qui, contrairement à la pensée caricaturale qu’on en a aujourd’hui, préconisait que «pour être une personne entière, il faut pouvoir intégrer les aspects ambivalents, le bien et le mal dans la relation».
Aujourd’hui, Sara Stevan anime un podcast (TCA) sur Radio Fribourg et ses capsules Instagram sont de petites pierres semées sur le chemin du sens. Même si le mot de guérison est tabou en psychiatrie, elle l’assume pleinement. «Oui, on peut guérir, on peut se retrouver un peu plus chaque jour, ce n’est jamais fini!»