On dirait une réplique en papier mâché de l’Etoile de la mort, de la saga Star Wars. Une gigantesque sphère bosselée de 60 cm de diamètre pour 1 mètre de haut, trônant au sommet d’un arbre. À l’intérieur du nid gardé par quelques sentinelles, la plupart des insectes dorment encore. Il est 6 h 30 ce vendredi matin d’octobre, devant le centre commercial Migros de Crissier (VD). Une demi-lune somptueuse se laisse encore admirer entre les nuages nocturnes, pourtant l’aube approche. Il faut agir vite.
Au sol, la tenue d’assaut du petit commando humain est bien maigre. Des vareuses d’apiculteurs, peu efficaces en cas d’attaque massive, des gants et des masques à gaz. Mission: éradiquer ce qui semble être le plus grand nid de frelons asiatiques jamais répertorié dans le canton. Sur une nacelle, deux exterminateurs atteignent le sommet de l’arbre. Avec l’aide d’une perche, ils introduiront du dioxyde de soufre (SO₂) par le haut du nid afin d’asphyxier un maximum d’insectes, reine comprise. L’opération est délicate. Un faux mouvement pourrait réveiller les frelons, très sensibles aux vibrations. Population estimée: 12 000 individus, en comptant les gynes (jeunes reines fécondées) et les larves. Inutile de préciser que personne n’a envie de s’y frotter.
Une croissance exponentielle
Une fois le nid neutralisé, la branche sur laquelle il est construit est sciée. L’édifice, qui pèse 10 à 15 kilos, sera analysé par des scientifiques travaillant pour l’Etat de Vaud. «On a peur qu’à ce stade il y ait déjà beaucoup de mâles et de gynes disséminés un peu partout», explique Philippe Dupraz, président d’Apicoss, la société d’apiculture de Cossonay et environs.
Formé à la destruction de nids, ce jeune retraité est en première ligne dans la lutte contre l’hyménoptère, tout comme de nombreux autres apiculteurs. Depuis son arrivée officielle en 2017 en Suisse, où elle n’est toujours pas classée comme prioritaire, l’espèce Vespa velutina a crû de manière exponentielle. Les chiffres fournis par la Direction générale de l’environnement pour le canton de Vaud, l’un des plus touchés du pays, sont spectaculaires: quatre nids détruits en 2022, 40 en 2023, 197 en 2024 et 731 en 2025. Pour 2026, 900 nids annoncés au 22 septembre, et 639 détruits.
Si les apiculteurs sont sur le qui-vive, c’est que leurs abeilles sont menacées par le frelon, pour lequel elles représentent une source importante de protéines. Or l’insecte, qui s’est disséminé depuis le sud-ouest de la France où il a été introduit par accident, n’a que l’humain comme prédateur. L’apiculture étant généralement une activité d’amateur en Suisse, l’affect est l’un des principaux moteurs du combat.
Un spectre alimentaire très varié
«Voir sa colonie d’abeilles grandir, l’accompagner, la nourrir, c’est un plaisir inexprimable», relève Philippe Dupraz. Franck Crozet, qui fait partie des rares apiculteurs professionnels, ajoute, en posant avec le nid mort en guise de trophée: «J’ai toujours dit que je ne me laisserais jamais démonter mes abeilles par les frelons. Comme un éleveur de vaches face au loup.»
Le frelon asiatique attaque les ruches seul ou à plusieurs, en vol stationnaire, et peut les ravager. Mais la problématique est plus vaste, rappelle Philippe Dupraz: «Ce nid représente environ 12 kilos d’insectes prédatés, dont seulement un tiers d’abeilles domestiques. Pour la biodiversité aussi, c’est une catastrophe. On a de plus en plus de frelons européens qui attaquent nos ruches parce qu’ils n’ont plus assez à manger.»
Une étude publiée en 2025 atteste de la variété du spectre alimentaire du frelon asiatique, désormais présent sur une partie importante du territoire européen. En analysant le contenu des intestins des larves, les scientifiques ont identifié quelque 1400 espèces d’insectes différentes, dont de nombreux pollinisateurs sauvages. Cette découverte laisse entrevoir «des risques potentiellement importants» pour ces derniers, avertissent les chercheurs. Un rapport émis en 2026 par un groupe de travail suisse relève que l’impact global de Vespa velutina sur la biodiversité est difficile à quantifier à ce stade.
Ce qui est certain, c’est qu’un nid pose un problème de sécurité pour les humains. Si leur colonie est menacée, les frelons asiatiques attaquent de manière coordonnée. Des décès sont déjà survenus, en France notamment. Contactée dès le 11 septembre, Migros Vaud a attendu trois semaines avant de programmer l’intervention, ce qui a laissé au nid de Crissier le temps de grandir. Selon son service de presse, le problème a été signalé à la maintenance le 19 septembre. Une entreprise est intervenue six jours après, mais elle n’était pas équipée pour l’opération.
Pour sa défense, le géant orange pourrait objecter qu’il n’était pas forcé d’intervenir. Dans le canton de Vaud, un arrêté stipule en effet que la destruction des nids secondaires est obligatoire seulement s’ils sont situés sur des parcelles accueillant des places de jeux, piscines, écoles, EMS ou hôpitaux. Les nids primaires que l’on trouve au printemps dans les villes, à l’abri sous le bâti, doivent, eux, être obligatoirement anéantis.
4382 heures bénévoles en 2025
Entrée en vigueur ce printemps, cette décision a fait réagir vertement la Fédération vaudoise des sociétés d’apiculture (FVA), qui dénonce une lutte à deux vitesses: «efficace et légalement cadrée» pour les zones urbaines et «minimaliste, voire inexistante» dans les campagnes. «Beaucoup de propriétaires ne sont pas d’accord de payer pour la destruction des nids si ce n’est pas obligatoire, relève Quentin Voellinger, président de la FVA. Or chaque nid qui n’est pas détruit en engendre plusieurs autres l’année suivante.» Pour lui, «à l’heure actuelle, les obstacles juridiques sont trop nombreux et les acteurs engagés dans cette lutte trop peu nombreux pour obtenir des résultats concrets et durables».
Fin 2025, la FVA a fait savoir qu’elle «reléguait le problème» du frelon asiatique à l’Etat, après «trois années de lutte sans faille» et que ses membres se contenteraient désormais de protéger leurs ruchers. Cause de ce désengagement? L’épuisement. En 2025, la fédération estime que 4382 heures ont été «offertes» par les apiculteurs, qui ont notamment participé à la destruction de 70% des nids du canton.
Facturée entre 400 et 500 francs en moyenne, alors qu’elle coûterait le double selon la FVA, la destruction des nids secondaires ne représente qu’une partie du travail. Car si les nids primaires sont généralement faciles à repérer, trouver les secondaires dans les arbres et les détruire est une gageure, et une action coûteuse. Depuis 2026, la Confédération interdit en outre l’utilisation de biocides comme le dioxyde de soufre en forêt, «alors que c’est l’un des rares produits efficaces ne laissant pas de résidus dans l’environnement», selon Quentin Voellinger.
Epouse de Philippe, Anouk Dupraz est la coordinatrice pour la lutte contre le frelon asiatique d’Apicoss, qui couvre 29 communes. Elle s’occupe de trier les annonces de nids, centralisées sur la plateforme frelonasiatique.ch, de repérer ceux qui n’ont pas encore été déclarés, de contacter les propriétaires et de les convaincre d’intervenir par un patient travail de persuasion. «Au début, je comptais mes heures, puis j’ai arrêté. J’estime que je consacre en moyenne cinq à six heures par jour à cette lutte.»
Ses armes? Un filet à papillons, un chronomètre et des «pots à mèches» contenant de la nourriture qui rend les frelons «accros». Anouk les marque avec des couleurs et les suit progressivement jusqu’aux nids, vers lesquels ils effectuent des allers-retours réguliers. Pour ses traques, elle utilise également dix émetteurs financés par le canton, qu’elle place sur les frelons capturés. Selon elle, «cette lutte qui repose sur l’engagement de citoyens bénévoles n’est pas viable à long terme. En les rendant notamment responsables de la destruction des nids primaires, le canton a transféré la patate chaude aux communes. Mais au sein de ces dernières, très peu de gens sont formés et il n’y a pas de recherches actives.»
Capacité de dispersion «impressionnante»
Dans d’autres régions, comme sur les bords du Léman où la densité est parfois de dix nids au kilomètre carré, certaines communes sont plus réveillées. Chef de la section chasse, pêche et espèces à la Direction générale de l’environnement, qui gère quelque 80 espèces exotiques envahissantes, Frédéric Hofmann admet toutefois que les moyens sont limités: «Entre 2022 et 2024, on a cru qu’on pourrait endiguer le phénomène. Environ 100 000 francs par an ont été engagés dans la lutte ces années-là. Mais on a dû se rendre à l’évidence: la situation est devenue difficilement gérable.»
Le chef de section relève que «la capacité de dispersion du frelon asiatique est impressionnante. L’argent public doit être investi pour des mesures ciblées et efficientes. On doit apprendre à vivre avec, en se concentrant notamment sur les sites présentant des enjeux sécuritaires ou de biodiversité.» Quant aux apiculteurs, «ils seront à nouveau autorisés à utiliser des pièges sélectifs en 2027, sous certaines conditions. À eux de maintenir des ruches en bonne santé, pour qu’elles puissent se défendre contre ce nouveau prédateur.»
Selon plusieurs observateurs, la lutte devrait également être supportée par les secteurs de la santé, mais aussi de l’agriculture. En effet, les abeilles sont considérées en Suisse comme des animaux de rente, au même titre que les vaches. Par ailleurs, la baisse du nombre de pollinisateurs a un impact sur les cultures. «En Galice, ils n’osent plus récolter le raisin tellement il y a de frelons, commente Philippe Dupraz. Nous, on va continuer à défendre nos ruches. On ne va pas gagner la guerre pour l’instant. Retarder la progression de l’ennemi, c’est tout ce qu’on peut faire.»