Eurovision, Euro féminin...
Combien coûte et combien rapporte l'organisation de méga-événements?

Avec l'Eurovision et le championnat d'Europe de football féminin, la Suisse se retrouve deux fois sous les feux de la rampe. Ces grands événements valent-ils la peine financièrement?
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Les travaux de montage pour le concours à Bâle battent leur plein.
Photo: keystone-sda.ch
Tina Fischer, Michael Heim et Peter Rohner

La directrice du tourisme parle de l'événement du siècle. Depuis des semaines, Bâle est en pleine effervescence: on planifie, on construit, on s’affaire sans relâche, afin qu’à la mi-mai, l’Eurovision (European song contest: ESC), l’un des plus grands événements musicaux au monde, puisse avoir lieu dans les meilleures conditions.

Le canton-ville y consacre environ 35 millions de francs. La halle et le stade de football doivent être modernisés, d’importantes fan zones sont aménagées en ville, les horaires des transports publics sont renforcés, et la ville investit massivement dans la sécurité.

L’enthousiasme est palpable. «Il a toujours été clair que nous voulions accueillir cet événement», affirme Letizia Elia, directrice de Bâle Tourisme, en soulignant la rapidité avec laquelle les acteurs locaux se sont organisés dès qu’il est devenu probable que l’Eurovision se tiendrait en Suisse.

Cela en vaut-il la peine financièrement?

Tourisme, économie locale, gouvernement, salons: dans ces moments-là, la ville fonctionne comme un tout, les clivages politiques s’effacent. Le président du gouvernement, Conradin Cramer (PLR), parle d’un «événement gigantesque» et affirme que la population peut être «fière de sa ville». Mais tout cela en vaut-il vraiment la peine sur le plan financier ?

L'ESC, les championnats du monde de cyclisme, les courses de ski, le championnat d'Europe de football, les fêtes de lutte, mais aussi les grandes conférences comme celle du Bürgenstock ou le WEF sont tout autant d'évènements que les villes et les communes se disputent régulièrement.

Des gouffres financiers

Cependant, il n'est pas rare que l'on se plaigne par la suite de déficits dans le décompte final. La Fête fédérale de lutte à Pratteln en 2022 a échappé de justesse à une faillite de plusieurs millions. L'année dernière, les championnats du monde de cyclisme à Zurich ont provoqué des remous et fait gonfler les chiffres. Et l'on pense aussi aux longues tergiversations autour de l'Expo 2002, qui a même dû être reportée d'un an et a finalement laissé un trou de plus de 500 millions de francs.

Hôtels, bateaux: les réservations sont là

À Bâle, on refuse toute mise en perspective frileuse: ici, les choses sont claires, le projet est rentable. Les bénéfices à court terme sont évidents, affirme Letizia Elia, directrice de Bâle Tourisme: «Les hôtels enregistrent de très bons taux de réservation.» Dès le début avril, les réservations ont grimpé, portées par l’arrivée des nombreux professionnels nécessaires à l’organisation de l’Eurovision. Le président du gouvernement, Conradin Cramer, met lui aussi en avant les retombées immédiates pour le tourisme et l’économie locale.

Voici à quoi ressemblait la scène de l'ESC à Malmö.
Photo: keystone-sda.ch

Un simple coup d'œil sur le plan de la ville montre toutefois à quel point le calcul est difficile à faire. Car Bâle se heurte rapidement à ses limites, ou les dépasse. Une grande partie de la valeur ajoutée est créée en dehors du canton, explique Conradin Cramer. Dans les cantons voisins, mais aussi dans les pays limitrophes. Par exemple, le lieu où se déroulent les grands spectacles, à savoir la Joggeli-Halle, se trouve sur le sol de Bâle-Campagne.

La question sécuritaire créé des tensions

La collaboration avec les partenaires extérieurs se déroule parfaitement, déclare le président du gouvernement. «La Confédération nous soutient également, notamment en matière de sécurité».

Mais c'est justement sur ce thème que les esprits s'échauffent un peu. Comme toujours lors des grandes manifestations, des corps de police extracantonaux seront également engagés lors de l'Eurovision.

Mais le canton de Zurich a opposé une fin de non-recevoir à Bâle. Est-ce le signe d’un ressentiment persistant, après avoir perdu la course à l’organisation de l’Eurovision? Zurich avait elle aussi déposé sa candidature pour accueillir le concours.

Le mauvais souvenir des mondiaux de cyclisme à Zurich

Ou peut-être qu'à Zurich, le soutien aux grandes manifestations est actuellement un peu faible. Les championnats du monde de cyclisme, qui ont eu lieu en septembre dernier, ont mis en colère de nombreux habitants de la ville. L'événement avait déjà été contesté avant même d'avoir lieu. On lui a notamment reproché d'avoir été trop gigantesque, d'avoir voulu intégrer trop de courses, et les restrictions pour le public étaient trop importantes.

Pendant l'événement, les critiques n'ont pas cessé, même si le nombre de visiteurs a dépassé les attentes. Le bilan a été dressé après l'événement: un déficit de 4,5 millions de francs, au lieu de 16 millions, alors que les pouvoirs publics ont payé 20,5 millions. L'association à l'origine des championnats du monde est en sursis concordataire.

De plus, les critiques viennent du côté des commerçants: pendant neuf jours, ils ont dû faire face à une baisse de leur chiffre d'affaires. Frustration, colère et environ 20% de recettes en moins, voici le bilan de l'évènement selon Dominique Zygmont, directeur de la City Vereinigung Zürich.

Créer de la valeur au-delà de la billetterie

Le championnat du monde de cyclisme n’est pas le seul grand événement organisé en Suisse à avoir surtout coûté de l’argent et provoqué la colère populaire. À deux reprises, les habitants de Zermatt ont tenté de lancer des courses de Coupe du monde de ski sur la Gran Becca, mais le mauvais temps a, à chaque fois, contrecarré leurs plans. L’événement a par ailleurs essuyé de nombreuses critiques: des inquiétudes ont été soulevées concernant la sécurité, l’impact environnemental, ainsi que la tenue des courses dès le mois d’octobre. Et, en raison des annulations, l’opération s’est soldée par un déficit financier… Pris en charge par une assurance.

L'exposition nationale de 2002, dix fois plus grande, a également nécessité beaucoup plus d'argent que prévu. Elle a certes enregistré 10,3 millions d'entrées, mais cela n'a couvert que 12% des coûts de 1600 millions de francs au total. L'Expo 02 a donc été un désastre financier: la Confédération l'avait budgétée avec un crédit initial de 130 millions, mais elle a finalement payé 930 millions, soit sept fois plus.

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Les deux concerts de Taylor Swift au Letzigrund l'été dernier auraient généré une valeur ajoutée de plus de 90 millions
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Les coûts de telles grandes manifestations sont compensés par des recettes et un bénéfice économique. Selon une étude de l'Université de Neuchâtel, l'Expo a généré des revenus supplémentaires de 2,5 milliards de francs grâce au tourisme et à la construction des installations. Près de la moitié est revenue à la région des Trois-Lacs, où 11'000 emplois annuels cumulés ont été créés. Les recettes fiscales estimées se sont élevées à un total de 460 millions de francs répartis sur huit ans.

Les deux concerts de la chanteuse pop américaine Taylor Swift au Letzigrund l'été dernier auraient également généré une valeur ajoutée de plus de 90 millions, selon une étude de la Haute école d'économie de Zurich (HWZ). Les plus de 90'000 fans ont dépensé environ 50 millions de francs, billets et déplacements depuis l'étranger non compris.

Les événements réccurents sont moins risqués

Mais ces études sur les retombées économiques ne relèvent pas d’une science exacte, peu de gens le savent mieux que Jürg Stettler. Ce professeur de tourisme à la Haute école de Lucerne étudie depuis plus de vingt ans l’économie et la durabilité des grands événements.

Il avait d’ailleurs fourni une estimation approximative des retombées que pourrait générer un championnat du monde de cyclisme: hôtels, restaurants et entreprises de transport auraient dû encaisser quelque 60 millions de francs supplémentaires, une estimation finalement trop optimiste.

Le spécialiste précise cependant que ce calcul avait été fait sans lien avec le site de Zurich et avant que la ville ne devienne officiellement candidate pour accueillir l'événement.

Il pointe ainsi un problème récurrent auquel sont confrontés les grands événements: «Les facteurs inconnus d’une telle manifestation sont extrêmement difficiles à évaluer à l’avance.» Le championnat de cyclisme se tenait pour la première fois à Zurich. C’était aussi la première édition inclusive, intégrant les compétitions de para-cyclisme. Et, pour ne rien arranger, la météo n’a pas été au rendez-vous.

C’est là tout le désavantage d’un événement unique. «En raison des nombreuses incertitudes, un grand événement ponctuel est toujours plus difficile à gérer qu’un événement récurrent», souligne-t-il. Dans le cas des manifestations annuelles, les risques peuvent être amortis sur plusieurs éditions et les erreurs corrigées lors des suivantes. L’exemple des courses de ski à Adelboden et Wengen l’illustre bien: une annulation tous les dix ans reste supportable. Deux, en revanche, commencent à poser problème...

Embarquer la population au plus tôt

À Bâle, on se sent serein sur ce point. Les risques liés à la météo? Pratiquement inexistants: les spectacles de l’Eurovision auront lieu en salle. «Ils auront lieu, même s’il pleut des cordes», assure le conseiller d’État. Pour une phase finale de football, les stades modernes limitent eux aussi les aléas météorologiques. La Suisse en a d’ailleurs fait l’expérience: lors de l’Euro 2008, malgré une météo globalement mauvaise, les fan zones ont tout de même attiré la foule.

Grâce à la victoire de Nemo l'année dernière à Malmö, l'Esc de cette année aura lieu en Suisse.
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