Après la crise financière de 2008, un système s'est discrètement mis en place en marge de la finance traditionnelle: le crédit privé. Mais ce qui apparaissait jadis comme une solution de repli pour les entreprises auxquelles les banques fermaient le robinet du crédit est aujourd'hui devenu un marché de plusieurs milliers de milliards de dollars.
Au point que ce système bancaire parallèle – ou plus communément cette «finance de l'ombre» (shadow banking en anglais) – commence à vaciller. Pour la première fois depuis des années, les défauts de paiement et les restructurations de crédits se multiplient chez les prêteurs privés, comme le rapporte le «Financial Times».
Ce marché colossal et opaque soulève donc plusieurs interrogations: comment fonctionne-t-il, qui en sont les acteurs majeurs et quels dangers fait-il planer? Blick vous livre des éléments de réponse.
Qu'est-ce que le crédit privé?
Autrefois, la démarche était simple: un particulier ou une petite et moyenne entreprise (PME) s'adressait à sa banque pour obtenir un prêt. La crise de 2008 a changé la donne. Les durcissements des réglementations et les inquiétudes liées à la préservation des bilans ont rendu ce type d'opérations moins attractif pour les banques. Depuis, ces dernières octroient l'essentiel de leurs crédits à des grands groupes.
Un vide pour les particuliers et les PME que le crédit privé est venu combler. La différence fondamentale avec un crédit bancaire classique réside dans le fait que les prêts sont négociés directement et en privé – sans passer par une banque.
Si les fournisseurs de crédit privé agissent de la même façon que les banques, ils conservent toutefois un contrôle accru sur les conditions d'emprunt. Ils offrent à leurs clients des structures de financement plus souples et sont disposés à prendre des risques plus élevés.
Ce secteur d'activité a pris une ampleur colossale au fil des années. Et sa croissance ne devrait pas s'arrêter de sitôt: selon les prévisions du spécialiste des données financières Preqin, les actifs sous gestion dans le secteur du crédit devraient franchir le cap de 3100 milliards de dollars à l'échelle mondiale d'ici 2030.
Qui sont les principaux acteurs?
La plupart des gestionnaires de crédits de premier plan sont issus du secteur du capital-investissement, c'est-à-dire de la gestion de capitaux propres en dehors des marchés boursiers. Ils bénéficient de nombreuses années d'expérience dans l'investissement direct et la gestion active d'entreprises non cotées.
Des noms tels qu'Apollo Global Management, Blackstone ou KKR sont sans doute moins connus du grand public que les actifs qu'ils détiennent: Apollo possède la majorité du club de football de l'Atlético Madrid, le géant du secteur CVC a longtemps contrôlé la Formule 1, et KKR a été l'un des principaux actionnaires du groupe de médias allemand Axel Springer, qui édite notamment le célèbre quotidien «Bild».
La Suisse n'est pas épargnée par l'engouement pour le crédit privé. La société Partners Group, cotée à la Bourse de Zurich, gère à elle seule 32,8 milliards de francs d'actifs dans sa division dédiée à la dette privée. Par ailleurs, des fintechs locales, à l'image de Creditworld, mettent en avant leur capacité à financer des entreprises sans le moindre passage par le système bancaire traditionnel.
Où se cachent les dangers?
L'atmosphère devient de plus en plus tendue au sein du secteur. Certains des plus grands fonds gérés par ces acteurs du crédit privé ont dû déprécier la valeur de leurs portefeuilles de prêts existants, révèle le «Financial Times». Ils tirent aujourd'hui la sonnette d'alarme sur l'augmentation des créances douteuses, redoutant que leurs débiteurs ne soient plus en mesure de rembourser leurs emprunts.
«Le problème central réside dans la valorisation», explique à Blick Akif Midilli, doctorant au département de finance de l'Université de Zurich. En effet, ces crédits n'étant négociés sur aucun marché, il n'existe pas de prix fixé de manière indépendante. Les gérants de fonds estiment eux-mêmes la valeur de leurs actifs, avec des résultats parfois très divergents de l'un à l'autre.
Cette année, la situation est devenue particulièrement problématique, estime Akif Midilli: «Lorsque des investisseurs ont cherché à retirer leurs fonds plus vite que la réglementation ne l'autorisait, les parts de fonds cotés en bourse se sont souvent échangées à des prix bien inférieurs à leurs valorisations officielles.» Un signe évocateur de l'effritement de la confiance des investisseurs.
Si les investisseurs perdent confiance, leur propension à réinvestir s'étiole, ce qui finit par freiner l'octroi de crédits aux entreprises, prévient également Gregor Matvos, chercheur à la Northwestern University, dans l'Etat américain de l'Illinois. Pour autant, Akif Midilli n'anticipe pas de défaillance systémique comparable à celle qu'ont connue les banques: le secteur devrait poursuivre sa croissance, moyennant toutefois une sélection plus stricte entre les acteurs solides et les maillons faibles.
Cet article est fourni à titre informatif uniquement, et ne constitue pas un conseil en investissement. Les opinions et analyses présentées reposent sur une recherche approfondie, mais ne sauraient remplacer une analyse personnalisée et la consultation de professionnels. L’évolution des marchés boursiers dépend de nombreux facteurs et est imprévisible. Tout investissement en actions, en cryptomonnaies et autres produits financiers comporte des risques, y compris la perte potentielle du capital investi.
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