Elle n'a jamais cherché à plaire
Pourquoi Lara Gut-Behrami a toujours été une championne à part

Lara Gut-Behrami n'a jamais été une championne comme les autres. Entre succès historiques, caractère affirmé et relation compliquée avec le public, la Tessinoise laisse derrière elle une carrière hors norme.
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En 2007, alors âgée de 16 ans, Lara Gut posait pour Blick.
Photo: Blicksport
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Daniel Leu et Mathias Germann

Sotchi, le 12 février 2014. Dominique Gisin devient championne olympique de descente. Sur le podium, la Bernoise savoure son sacre avec émotion. A quelques mètres d'elle, Lara Gut, médaillée de bronze, affiche un visage fermé. Aucune trace de joie pour la première médaille olympique de sa carrière.

A seulement 22 ans, la Tessinoise explique ensuite avec une franchise désarmante pourquoi cette médaille ne lui procure aucun bonheur. «J'ai toujours pensé que je serais folle de joie si je remportais une médaille. Mais j'étais encore devant Dominique au dernier temps intermédiaire, puis j'ai commis une petite erreur. C'est pour ça que je suis frustrée. Ma descente n'était tout simplement pas parfaite et ça m'énerve.»

Lara Gut-Behrami... Un nom qui divisait déjà à l'époque et qui a continué de le faire jusqu'à l'annonce de sa retraite, mercredi soir. La Suisse n'a sans doute jamais vraiment été prête pour une personnalité comme la sienne. Une sportive qui disait ce qu'elle pensait, sans filtre, mais qui savait aussi se murer dans le silence et passer devant les journalistes sans un regard lorsqu'elle n'avait aucune envie de répondre aux questions. 

Les grandes icônes du sport suisse étaient différentes. Plus consensuelles, plus souriantes, plus accessibles. Bernhard Russi, Roger Federer, Vreni Schneider, Ferdy Kübler ou encore Marco Odermatt sont devenus des héros populaires parce qu'ils semblaient appartenir à tout le monde.

La version féminine de Granit Xhaka?

Lara Gut-Behrami, elle, n'a jamais vraiment trouvé sa place dans cette catégorie. Elle ressemblait davantage à une version féminine de Granit Xhaka: une personnalité affirmée, anticonformiste, parfois rebelle. Une sportive qui n'a jamais cherché à plaire. La Suisse a souvent gardé ses distances avec elle et de son côté, la Tessinoise n'a jamais vraiment cherché à séduire Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Pourtant, tout avait commencé pour le mieux.

Saint-Moritz, le 2 février 2008. Avec le dossard 32, Lara Gut, 16 ans, dispute sa première descente de Coupe du monde. Peu avant l'arrivée, elle chute après avoir brisé un ski. Elle franchit la ligne d'arrivée allongée sur le dos... mais termine tout de même troisième. Dès sa cinquième course en Coupe du monde, elle décroche un premier podium.

Lorsqu'elle comprend ce qui vient de se passer, son visage encore couvert de neige s'illumine. Elle éclate de rire, salue le public et répond aux journalistes avec un enthousiasme débordant. Ce jour-là, toute la Suisse tombe sous le charme de cette adolescente pétillante. Après plusieurs années d'attente, le pays pense avoir trouvé sa nouvelle étoile du ski.

L'histoire d'amour qui semblait écrite d'avance, n'a pourtant jamais vraiment eu lieu. Difficile cependant de dire à quel moment la relation entre Lara Gut-Behrami, les médias et une partie du public s'est détériorée.

Au fil des années, la championne s'est progressivement refermée sur elle-même. Elle répondait sèchement aux questions qui l'agacaient et refusait de jouer le jeu auquel les grandes stars du ski suisse s'étaient toujours pliées avec le sourire. Elle rejetait catégoriquement le rôle de «chouchoute nationale», un statut hérité des années 1980 et 1990 qui ne lui correspondait tout simplement pas.

«Plus tu montes, plus tu te sens seule»

Il a fallu attendre 2018 et le documentaire «Looking for Sunshine», du réalisateur tessinois Niccolò Castelli, pour découvrir une autre facette de Lara Gut-Behrami. Le public y découvre une femme rongée par le doute, qui s'est perdue en chemin dans sa quête de l'excellence. Une athlète qui voulait simplement skier, mais qui supportait de moins en moins d'être observée et jugée en permanence. «Plus tu te rapproches du sommet, plus tu te sens seule. De moins en moins de gens te comprennent», confiait-elle.

Avant d'ajouter: «Je voulais toujours aller plus vite, plus haut, être meilleure. C'était ma plus grande force, mais aussi ma plus grande faiblesse, parce qu'au final, je ne trouvais jamais la paix.» Une autre phrase, prononcée dans ce documentaire, résonne aujourd'hui avec une force particulière. «La dernière fois que je me suis sentie humaine, j'avais 18 ans», avant de confier: «Je me suis parfois sentie perdue. Je ne savais plus ce qui était bon pour moi. Je devais simplement performer, performer, performer.»

Pyeongchang, le 17 février 2018. Lara Gut-Behrami croit tenir une médaille olympique en super-G. Mais la Tchèque Ester Ledecká, partie avec le dossard 26, crée l'une des plus grandes sensations de l'histoire des Jeux et la repousse au quatrième rang. Il manque un centième à la Suissesse pour monter sur le podium. Pendant que Lara Gut-Behrami pleure dans l'aire d'arrivée, certains journalistes suisses ne cachent pas leur enthousiasme devant l'exploit d'Ester Ledecká.

«
Non, c'est juste mon allergie aux journalistes
Lara Gut-Behrami
»

La skieuse a sans doute perçu cette joie, mais elle porte aussi une part de responsabilité dans la relation compliquée qu'elle entretenait avec les médias. Un jour, après avoir éternué, un journaliste lui a demandé si elle était malade... Sa réponse est restée célèbre. «Non, c'est juste mon allergie aux journalistes.» Une boutade? Ou une pensée sincère? Seule elle connaît la réponse.

La question reste entière: étions-nous incapables de comprendre Lara Gut-Behrami... ou n'avons-nous jamais vraiment essayé? Les Suisses préféraient-ils simplement une Michelle Gisin, toujours souriante, toujours disponible, même après une huitième place, plutôt qu'une Lara Gut-Behrami incapable de cacher sa frustration après une deuxième place? Pourtant, cette obsession de la victoire est précisément ce qui lui a permis de remporter 48 courses de Coupe du monde.

La deuxième est la première des perdantes

Peut-être faut-il simplement accepter que Lara Gut-Behrami ait tout sacrifié pour gagner. Sans jamais se soucier de l'image que cela pouvait renvoyer. C'est aussi pour cette raison qu'elle boudait régulièrement les Sports Awards. Contrairement aux autres nominés, elle préférait souvent ne pas s'y rendre. Cela ne lui apportait rien. 

Ce comportement pouvait paraître arrogant. Il traduisait surtout la personnalité d'une championne qui savait exactement ce qui comptait à ses yeux. Et qui vivait selon une règle simple: dans le sport de très haut niveau, la deuxième est la première des perdantes.

Méribel, février 2023. Pour la première fois depuis quatre ans, Lara Gut-Behrami repart d'une grande compétition sans médaille. Interrogée sur son bilan, elle répond simplement: «Qu'est-ce que vous voulez que je dise? Ça a juste été deux semaines de merde.»

Cette sincérité brute, c'était aussi Lara Gut-Behrami. L'annonce de sa retraite lui ressemble d'ailleurs parfaitement. Pas de conférence de presse solennelle, pas de larmes devant les caméras, mais une simple vidéo. «Je crois qu'il y a un temps pour tout dans la vie. Aujourd'hui, je sais que le mien n'est plus de porter un dossard et de prendre le départ de courses. Je suis heureuse comme ça.» Il est fort possible qu'elle disparaisse désormais complètement des radars. Et finalement, cela lui ressemblerait parfaitement.

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