Un peu dubitatif, un peu amusé, le Dr Olivier Siegrist accueille cordialement dans son coquet mayen niché sur les pistes, au-dessus d’un téléski de Bruson (VS). Qu’on ne s’y trompe pas: à travers ce praticien à la retraite depuis décembre 2024, aussi discret que passionné, c’est une histoire de confiance et de précision chirurgicale qui s’écrit depuis près de quatre décennies dans l’ombre des podiums de la Coupe du monde de ski alpin.
Pour comprendre le parcours de ce Valaisan de cœur mais Genevois pur jus qui a étudié au collège de Candolle («Je n’ai pas dû laisser un grand souvenir à mes professeurs», rit-il) et vu passer entre ses mains les genoux les plus précieux du sport suisse, il faut remonter à «deux mentors extraordinaires, à qui je dois tout», lâche-t-il. Il cite ainsi le Pr Daniel Fritschy, aux HUG, puis le Pr Pierre Chambat, à Lyon, sommité internationale de la chirurgie du genou qui opéra l’élite du ski français, de Luc Alphand à Tessa Worley, et chez qui il passa «une année intense de compagnonnage».
Il faut se souvenir. Jusqu’avant les années 2000, la chirurgie orthopédique est encore généraliste. On opère un peu de tout: les hanches, les pieds, les genoux. Cependant, dès les années 1990, grâce aux travaux de biologistes et d’anatomistes, le domaine commence à être fouillé dans les moindres détails. «L’anatomie microscopique et macroscopique de l’articulation devient de plus en plus connue», dit Olivier Siegrist. Le tournant du millénaire impose une hyperspécialisation nécessaire. La technologie fait des bonds de géant. Il se souvient de l’arrivée de l’arthroscopie, passant de l’observation à l’œil nu à des écrans minuscules, pour finir aujourd’hui avec des définitions d’image qui permettent de naviguer dans l’articulation avec une précision micrométrique.
Les portes de l’équipe suisse de ski
Au départ, c’est le Pr Daniel Fritschy, figure du monde médical romand, qui lui ouvre les portes de l’équipe suisse de ski, d’abord chez les dames. Le jeune chirurgien tombe non sans être intimidé sur des légendes du sport suisse, Maria Walliser, Vreni Schneider, Michela Figini. Il les côtoie quelques semaines par hiver: «Je prenais ces journées sur mes vacances...»
Ces premières années sont calmes, puis sa réputation grandit à mesure qu’il s’affirme professionnellement, notamment en devenant en 1998 médecin cadre pour la chirurgie ligamentaire au CHUV. «Je n’étais plus un gamin, j’avais 40 ans. Un jour, je vois la descendeuse Sylviane Berthod faire une mauvaise réception. Je la connaissais depuis longtemps. Une heure après, elle m’appelle: «Ecoute, j’ai un médecin ici, mais je sais ce que tu fais, j’ai confiance.» Il l’opère, tout se passe bien.
Didier Cuche, il s’occupe de lui quand personne ne le connaît encore. C’est son entraîneur, Patrice Morisod, qui le contacte: «J’ai un petit jeune qui s’est fait mal au genou.» Le champion neuchâtelois vient le consulter aux HUG. Une relation s’installe, qui se renforce quand il se brise la jambe en Australie, en 1996. Là, le sportif l’appelle directement, Siegrist l’opère. En 2005, quand il se blesse gravement au genou à Adelboden, Cuche, droit, direct, intelligent, cherche à comprendre techniquement ce qu’on va lui faire. Il maintient sa confiance dans son chirurgien, malgré des pressions pour qu’il se fasse opérer à Berne. L’intervention est un succès.
Ce lien particulier entre le chirurgien et le patient, quel qu’il soit, est au cœur de la pratique de Siegrist. «Pour chaque patient qu’on prend en charge, de l’immigré fraîchement arrivé à la star, le but est de faire le mieux possible.» Dans le cas d’un athlète de pointe, il s’agit de prendre soin d’un destin. Il évoque avec tendresse Fabienne Suter, jeune fille timide de 17 ans qui l’appelait Herr Doktor et qui n’osait par parler le français avec lui, alors qu’elle le pratiquait bien. Les champions éclopés vont ainsi défiler. «Dans mon cabinet de La Tour, à Meyrin, j’avais accroché derrière moi les photos des sportifs que j’ai opérés; il y en avait une trentaine.» Il cite Justin Murisier, Didier Défago, Petra Vlhova, la dernière en date demeurant la jeune espoir valaisanne Malorie Blanc.
L’avion privé de Constantin
C’est sans doute avec Lara Gut-Behrami que l’histoire est la plus jalonnée de coups durs et de résurrections. Tout commence par une luxation quand elle a 17 ans. «Salut, c’est Lara, je suis à l’hôpital de Viège! Ils vont m’endormir dans cinq minutes, j’ai sorti la hanche.» Siegrist, spécialiste du genou, refuse de jouer les héros et l’oriente vers des spécialistes, à Berne. Il mènera pourtant à bien sa rééducation: «Ses parents me l’ont demandé. Je me suis procuré le protocole de rééducation de son chirurgien à l’Hôpital de l’Ile. De toute façon, Lara est une super patiente. Elle fait ce qu’on lui dit, ne pose pas 36'000 questions. C’est facile de la prendre en charge.»
Avec elle, les épisodes se succèdent au fil du temps. Il y a une petite intervention de la cheville réglée en dix minutes par arthroscopie, pour enlever un fragment osseux. «Elle me disait après: «Cela fait clic-clic, tu aurais pu mettre de l’huile...» Puis la rupture du ligament croisé antérieur, en 2017, aux Mondiaux de Saint-Moritz. Dans une scène digne d’une série B, Christian Constantin met son jet privé à disposition pour rapatrier la star blessée à Sion, puis en hélico jusqu’au parking de la Porte d’Octodure, à Martigny. Sa saison est finie, mais Lara est une guerrière. Elle ne se plaint pas. Elle se fait opérer, est rééduquée et revient. Fidèle à sa philosophie de championne: «Je ne pars pas dans mes courses pour finir dixième.»
L’histoire se répète en novembre dernier, dans le Colorado. «Ce jour-là, je vois un message de Maxime Grosclaude, de l’Hôpital de La Tour, un des meilleurs médecins du sport en Suisse. Il me dit que Lara s’est blessée, qu’elle aimerait me parler.» Vers midi, le lendemain, le téléphone sonne. «C’est Lara. J’aimerais avoir ton avis, parce que l’année dernière, au Chili, on m’avait dit tout faux.» Alors, une nouvelle fois, elle vient montrer son genou à l’Hôpital de La Tour, dans le bureau du successeur d’Olivier Siegrist, le chirurgien orthopédique Julien Billières. Tout est clair, les lésions sont visibles. Le ligament croisé antérieur, le ligament collatéral médial et les deux ménisques sont lésés. «Je n’opère plus, mais Julien est un tout bon», assure Siegrist à Lara. «Julien l’a bien opérée. Je l’ai assisté et j’ai ressenti comme un plaisir le fait d’encore rendre service à une telle athlète d’exception.»
Pour elle, le pronostic est réservé mais en tout cas pas désespéré. Les lésions méniscales seront déterminantes pour l’avenir de son genou, une certitude physiologique. L’objectif est de revenir, si elle le désire. «En juin, elle pourrait reprendre le ski libre. En juillet et août, l’entraînement dans les piquets. La saison prochaine serait une saison de remise en route. Une grosse intervention entraîne des résultats en dents de scie. L’adaptation s’exprime par la confiance retrouvée, qui prend du temps.»
Il le déplore: le ski de compétition est devenu intrinsèquement dangereux pour l’articulation du genou, surtout depuis l’avènement des skis carving. Ils agissent comme des catapultes, déclenchent le virage avec une telle force que le genou subit des torsions insupportables. «On n’avait rien de tout cela avant», note-t-il, évoquant les années 1980 où les fractures de jambe étaient plus fréquentes que les ruptures de ligaments.
Quant à la sécurité sur les pistes, il pointe le doigt sur le manque de zones de dégagement. Contrairement à la formule 1, le ski envoie ses gladiateurs à 130 km/h dans des filets de protection qui, à cette vitesse, sont presque durs comme du béton. Des accidents récents, dont trois mortels, le hantent. Il plaide pour une application plus stricte des règlements de la FIS, dont l’obligation d’avoir des médecins réanimateurs sur place lors des courses de vitesse, ce qui n’est pas toujours le cas dans les compétitions de niveau inférieur.
L’admiration pour les skieurs
A l’aube de ses 70 ans, Olivier Siegrist n’a pas tout à fait posé le bistouri. Il assiste un collègue le mardi à Lausanne, pour le plaisir du geste, pour l’ambiance du bloc, pour ne pas couper trop brutalement avec ce qui a été sa vie. Et envisage des missions humanitaires à travers le monde pour «rendre service», essence de sa vocation. S’il sait que la médecine a ses limites, car on ne redonne jamais à un genou sa biomécanique originelle parfaite, il connaît aussi l’extrême volonté des champions. «J’ai beaucoup de respect pour le niveau de professionnalisme et d’abnégation des skieurs. Comme dans tout domaine d’exception, il ne suffit pas d’avoir du talent, il faut travailler. Tous ceux que j’ai connus, ceux qui ont eu de grandes carrières et même de moins grandes, ont beaucoup travaillé. Cela force l’admiration. Des exemples comme Camille Rast et Malorie Blanc, avec leurs résultats d’aujourd’hui, en sont la preuve. La somme d’efforts pour revenir au meilleur niveau est énorme.»
Il reste celui qui a remis des cracks debout. Ainsi, quand Cuche est monté sur le podium des Mondiaux de Val d’Isère, en 2009, ou quand Lara Gut-Behrami a gagné le grand globe en 2024, peut-être a-t-il fixé leurs genoux plutôt que leurs trophées. Ressentant en lui, il le concède, «une immense satisfaction».
Cet article a été publié initialement dans le n°06 de «L'illustré», paru en kiosque le 5 février 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°06 de «L'illustré», paru en kiosque le 5 février 2026.