Médaillée d'or à Cortina en 1956
Madeleine Chamot-Berthod: «Je me lève toujours à l’hymne national»

Fille de paysans du Pays-d’Enhaut, Madeleine Chamot-Berthod gagna la médaille d’or de la descente et du combiné lors des Jeux de Cortina, en 1956. A presque 95 ans, simple et férue de sport et de vitesse, elle a reçu «L’illustré» pour quelques souvenirs uniques.
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Madeleine Chamot-Berthod sur sa terrasse de Penthalaz (VD).
Photo: Blaise Kormann
Marc David
Marc DavidJournaliste L'illustré

Quand on débarque dans son appartement lumineux de Penthalaz (VD) avec vue imprenable sur le Mont-Blanc, Madeleine Chamot-­Berthod, 94 ans et des poussières de neige, est assise devant une retransmission de snooker sur la chaîne Eurosport. Sa fille Françoise, qui nous accompagne et tient son cabinet de vétérinaire au rez-de-chaussée, s’en amuse: «Elle suit tous les sports, elle adore.» Surtout, léger sourire en coin, la championne d’antan nous voit venir de loin. A chaque olympiade, quelques journalistes compulsent le registre des médailles suisses et se souviennent de ses exploits.

Là, reconnaissons que le moment est exceptionnel. Le 1er février, cela fera exactement 70 ans que Madeleine Berthod, devenue Chamot-Berthod par mariage cinq mois plus tard, a gagné la médaille d’or de la descente féminine à Cortina, sur les pentes mêmes où les prochains Jeux s’apprêtent à se dérouler. C’était le jour de ses 25 ans. Elle en comptera donc 95 dans quelques jours, ce qui la laisse plutôt étonnée.

Pour se souvenir, sa fille a ressorti des albums emplis d’articles et soigneusement confectionnés par la maman de la championne. Dieu que les journaux étaient grands et larges: sur une des pages, des dizaines de télégrammes reçus sont collés, les phrases disent l’enthousiasme autour de la victoire de «Madelon», venue de Château-d’Œx. A ces évocations, celle-ci hausse les épaules, modeste, fidèle à l’image de ce commentaire retrouvé dans L’illustré en été 1956: «Nous l’avons vue, un soir de juin, assistant avec son fiancé à un concours de marche dans les rues de Lausanne. De sa main façonnée par les travaux de la campagne, Madeleine, fine silhouette de femme énergique, pondérée, économe de paroles, distribuait des autographes par douzaines en regardant passer les coureurs en cuissettes. Le souvenir de ses victoires et de son triomphe olympique n’affecte en rien son aimable simplicité. Le contraire serait étonnant: les vrais sportifs ignorent la forfanterie.»

Une des deux médailles olympiques de Madeleine Chamot-Berthod.
Photo: Blaise Kormann

Rayon caractère, rien n’a changé. Elle est restée cette «vraie sportive» sans chichis. Remontons le temps: de Cortina en 1956, elle se souvient «combien la descente était étroite avant l’arrivée». Les militaires italiens avaient certes beaucoup travaillé pour préparer la piste, mais pas question de dameuses: il y avait des bosses, les arbres étaient tout proches. Côté matériel, la descendeuse avait chaussé ses skis Authier de 205 centimètres, modèle Vampire. Elle avait sur la tête un drôle de casque en cuir à la Louis Blériot et tenait des bâtons à rondelle. Bien plus tard, des enfants dans une file de téléski s’en étaient moqués. Elle avait répliqué: «Mes bâtons ne sont peut-être pas beaux, mais ils ont gagné de l’or!»

Seule avec son accordéon

Les photos des articles rappellent sa jeunesse dans la ferme familiale des Moulins avec ses frères et sœurs, dont une jumelle. «J’aidais mon papa à la campagne. Une partie du matin, on s’occupait du bétail. L’après-midi, il y avait les foins. Mais on était jeunes, jamais fatigués.» L’été, elle montait au chalet d’alpage de La Lécherette, pour y garder une vingtaine de génisses. Pas tout à fait seule: elle avait son accordéon. La famille avait un chalet près du barrage de l’Hongrin. Quand il fallait aller aux commissions, les jumelles partaient avec des sacs à dos jusqu’aux Moulins. Une heure de descente, une heure de montée, de quoi se forger une forme physique du tonnerre.

Petite, la championne profite aussi d’un des premiers remonte-pentes du canton, celui des Monts-Chevreuils, inauguré en 1945 et récemment démantelé. «C’était avant les assiettes. On crochait une ceinture, on se laissait tirer et on la laissait en haut.» Avant ce téléski, elle a connu l’époque où il fallait monter à pied, en fixant des cordes autour des skis pour qu’ils tiennent sur la neige. Comme Lise-Marie Morerod vingt ans plus tard, elle se rendait à l’école à skis. «Cela a aidé pour mes performances. Etre à la campagne, partir chercher les génisses au Pic Chaussy. Et aller danser les week-ends!»

L’homme des plaines

Sportivement, elle a disputé trois Jeux olympiques, Oslo en 1952, Cortina en 1956 et Squaw Valley en 1960. Mais c’est sa victoire en Italie, avec plus de 4 secondes d’avance sur la Bernoise Frieda Dänzer, qui a marqué le pays. Au retour, elle avait été fêtée comme une reine au Pays-d’Enhaut, avec un défilé à la Kennedy sur un char tiré par des chevaux et en arrière-­fond les chants profonds des chœurs de la région. Les enfants avaient eu congé cet après-midi-là et L’illustré l’avait photographiée au retour de Cortina en train de se faire coiffer à Yverdon. Elle s’était mariée en juillet de la même année avec le vétérinaire Jacques Chamot, de Cossonay. Elle l’avait connu deux ans plus tôt, quand il était venu soigner des bêtes à la ferme Berthod. L’été après son triomphe, elle l’a suivi pour habiter dans sa bourgade des bords de la Venoge, «sa plus mémorable descente pour épouser un homme des plaines», selon notre magazine. Même si la présence du Journal du Pays-­d’Enhaut encore aujourd’hui sur la table du salon trahit son attachement éternel pour sa vallée.

«
Je la conduisais chaque jour dans les lacets conduisant à notre village. Je lançais ma machine à 120 km/h. C’est ainsi que j’ai réussi à vaincre ma peur
Madeleine Chamot-Berthod
»

Son fort, c’était la descente et le slalom géant. Le slalom, elle n’a jamais trop aimé cela. La vitesse, c’était autre chose. Elle fut une des premières femmes du coin à posséder une moto. «Une BSA, numéro de plaque 1810. J’avais pu me l’acheter en vendant des moutons. Si j’aimais la vitesse? Une moto, c’est fait pour rouler!» Elle avoua que cette grosse bécane lui avait servi à s’entraîner en vue des Jeux: «Je la conduisais chaque jour dans les lacets conduisant à notre village. Je lançais ma machine à 120 km/h. C’est ainsi que j’ai réussi à vaincre ma peur.» C’était une gagneuse, elle l’est restée quand elle est devenue maman. Sa fille: «Des copains de mon frère m’ont avoué qu’ils avaient tellement peur quand ils rentraient du collège à Morges dans la voiture de Mme Chamot...» Tous sur les skis à 3 ans, les trois enfants de la famille ont dû se débrouiller pour suivre leur championne de mère sur les pistes. «Quand on tombait, elle me prenait par les épaules et me remettait dans la pente. Il ne fallait pas pleurer.» Echaudé, son mari, décédé en 2009, a évité l’épreuve: il n’a jamais enfilé de lattes.

«Je n’ai jamais été malade»

Madeleine Chamot-Berthod a skié pour la dernière fois il y a une dizaine d’années, après avoir apprécié les skis carvés: «Cela me manque un peu, mais j'avais peur que mes jambes ne tiennent plus le coup.» Sa fille ajoute: «Elle ne faisait pas beaucoup de contours, même à 80 ans...» Aujourd’hui, ravie de son indépendance, la nonagénaire olympique va marcher tous les après-midis, accueille un physio deux fois par semaine et est «toujours dehors à grattouiller quand il fait beau», dit sa fille. «J’ai de la chance, je n’ai jamais été malade. Touchons du bois», confirme l’ex-skieuse, dont les trois enfants habitent non loin et mangent régulièrement avec elle.

Les Jeux, elle va les suivre «et je vais faire des commentaires». Elle aime les cérémonies d’ouverture et les Suisses sur le podium. Parmi ses skieuses favorites, elle cite Mikaela Shiffrin, Camille Rast, Lara Gut-Behrami. «Je regarde les premières, c’est elles que j’aime. Et quand je vois le ski aujourd’hui, je pense qu’on allait aussi bien vite.» Non, rien n’a changé: «Je me lève toujours quand résonne l’hymne national. C'est une affaire d’habitude, cela me fait plaisir.» 

Un article de «L'illustré» n°4

Cet article a été publié initialement dans le n°04 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 janvier 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°04 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 janvier 2026.

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