«On verra qui demande le divorce»
Entre La Chaux-de-Fonds et Ajoie, la famille Ordinaire est tiraillée

Raphaël est fan de La Chaux-de-Fonds. Chrystel, son épouse, supporte le HC Ajoie. Leurs deux filles, Kylia et Melyna, sont balancées. Rencontre avec les Ordinaire – la famille la plus déchirée de l'arc jurassien durant le barrage de promotion-relégation.
Publié: 01.04.2023 à 11:35 heures
Sur le canapé, Chrystel et Raphaël connaissent leur club de cœur. Leurs filles Kylia (derrière, à g.) et Melyna (derrière, à dr.) sont encore tiraillées.
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Matthias DavetJournaliste Blick

Il y a quelques jours, Raphaël Ordinaire a changé son statut sur Facebook. Ce supporter du HC La Chaux-de-Fonds est passé de «marié» à «c’est compliqué». Effectivement, sa relation avec Chrystel est complexe depuis samedi passé. Sa femme est fan du HC Ajoie. Les deux clubs de l’arc jurassien se battent actuellement pour une place dans l’élite du hockey suisse.

Pas besoin pourtant de prendre un rendez-vous chez un conseiller conjugal. Si celui qui travaille dans les assurances a mis à jour son Facebook, c’est surtout pour la blague. Malgré la rivalité, le couple s’adore et ne s’envoie des piques que pour rigoler. «On se taquine – mais toujours dans la bonne humeur», précise Raphaël.

Double rencontre aux Mélèzes

Mais revenons un peu en arrière. La première fois que Raphaël et Chrystel ont fait connaissance, c’était aux Mélèzes. En 2008, La Chaux-de-Fonds recevait les GCK Lions pour un match de Ligue nationale B. «Ajoie jouait à Neuchâtel à 18h et à la fin de la rencontre, ils sont venus voir le HCC, se souvient le mari. C’est à la buvette des juniors qu’on a commencé à discuter.»

«On se taquine – mais toujours dans la bonne humeur», précise Raphaël.

Les deux n’ont pas le même maillot, mais ils ont la même passion. Tant Raphaël que Chrystel suivent leur club respectif depuis leur plus tendre enfance. Par amour, ils ont été prêts à déménager sur le territoire de l’autre (un an dans le Jura avant de partir pour La Chaux-de-Fonds) mais pas à changer d’équipe de cœur.

«C'est comme choisir son enfant préféré»

Quelques mois plus tard, un problème s’est posé pour le couple. La naissance de Kylia (13 ans aujourd’hui) a valu une guerre interne entre Raphaël et Chrystel. Quel club leur fille allait-elle supporter? «Avant, j’étais davantage pour le HCC mais je suis désormais plus mitigée», répond la principale intéressée. Sa maman a donc – un peu – réussi à la ramener «dans le droit chemin» comme elle l’aime le dire.

Toute la famille sera aux Mélèzes samedi pour l'acte II.

Mais quatre ans plus tard, rebelote, avec la venue au monde de Melyna. «Au début, je supportais Ajoie mais maintenant, les deux clubs sont à égalité, s’exclame la jeune fille de 9 ans. C’est comme choisir son enfant préféré.» Et Melyna a réponse à toutes les questions pièges qu’on lui pose. Si les supporters des Abeilles chantent «Qui ne saute pas est un Ajoulot»? «Je ne saute que sur un pied.» La benjamine a aussi précisé qu’elle allait soutenir chaque équipe qui joue à domicile, au grand dam de son père. Si la série doit aller en sept matches, Melyna va supporter quatre fois le HCA contre trois fois le HCC.

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Saïkho le poulpe?

Heureusement, en début de semaine, Raphaël a pu compter sur un soutien inattendu: celui de Saïkho, le chien de la famille. Avant la série, le père et les deux filles ont mis deux friandises à portée du berger australien: sur un puck de La Chaux-de-Fonds et sur un d’Ajoie. Paraît-il que Saïkho a préféré le puck des Abeilles. Mais à Blick, on aime vérifier ses sources et on demande à ce que la scène soit rejouée. Et cette fois, le chien s’est rué sur la friandise ajoulote. Une possibilité est alors soulevée: le canidé de la famille Ordinaire a mal compris les consignes et donne simplement le gagnant du match suivant. Si après Paul le poulpe, il y a Saïkho le berger australien, Chrystel et les fans jurassiens peuvent souffler pour l’acte II.

Saïkho a changé d'avis en quelques jours.

Mais assez parlé de chien – revenons à notre Abeille et notre Vouivre. Les deux clubs sont au coude à coude depuis jeudi et espèrent jouer en National League la saison prochaine. Le premier acte du barrage de promotion-relégation est revenu au HCC (2-3). Raphaël et Chrystel étaient tous les deux à la Raiffeisen Arena. «Mais j'ai pris le car des supporters et j'étais dans le secteur visiteurs», précise le mari. «Et je suis allé en voiture et j'ai pris place avec les supporters d'Ajoie», complète l'épouse. Le couple a quand même partagé la voiture pour rentrer de Porrentruy.

«Sweet Caroline» dès le réveil

Certains amis (jurassiens) de Chrystel lui avaient conseillé de mettre son mari dans le coffre. Chose qu'elle n'a finalement pas faite. Mais après un tel match, que se dit-on dans la voiture des Ordinaire? «On refait un peu les matches, explique Chrystel. Il y a des choses sur lesquelles on n'est pas d'accord, comme la charge sur Jonathan Hazen, mais on débat dans le respect. On ne s'est d'ailleurs jamais pris la tête pour du hockey… pour d'autres choses oui, mais pas pour ça (rires).»

Les enfants ont enfilé le maillot et l'écharpe des deux équipes.

Après une défaite, la secrétaire dans une boîte d'horlogerie avoue qu'elle a plus de mal à l'accepter. D'ailleurs, les deux filles préfèrent l'ambiance à la maison après les victoires du HCC. «Quand La Chaux-de-Fonds gagne, papa est plus expressif, confesse Kylia. Maman est aussi contente en cas de victoire, mais lui chante tout le temps.» Son père lui emboîte le pas: «Tous les matins, Melyna nous met 'Sweet Caroline', la chanson qui passe à chaque but du HCC.» De quoi irriter maman? «J'ai de la chance, je suis déjà au travail», répond Chrystel.

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La peluche Steven Barras

Melyna revient nous voir. Dans ses bras, un coussin d'Ajoie, une peluche vouivre et deux abeilles du HCC. Raphaël en a acheté une à Kylia après un match aux Mélèzes, dans le but d'entraîner son aînée vers son club de cœur. Chystel n'a pas voulu laisser passer cet affront et a décidé d'appeler la peluche du nom de Steven Barras, légende du HC Ajoie. Contacté par Blick, l'ancien capitaine jurassien apprécie: «C'est drôle. Ça veut dire qu'on a marqué les derbies de son empreinte.»

La fameuse Abeille Steven Barras, dans les bras de Kylia.

À la retraite depuis sept ans, Steven Barras n'est plus sur la glace pour ce barrage contre La Chaux-de-Fonds. Et Ajoie tremble, après la défaite lors de l'acte I. Beau joueur, Raphaël ne souhaite pas de tout cœur que son rival tombe: «J'espérais qu'on ait des derbies en National League. Si la 'Tchaux' monte, tant mieux, mais j'ai un peu peur pour Ajoie en cas de descente. Le club ne mérite pas ça.»

De la tension, il y en a donc dans toute la région, mais peu au sein du foyer. «Après, on verra qui demandera le divorce en premier», plaisante Raphaël, toujours dans la bonne humeur. Il est bientôt temps de partir. Ne manque plus que les photographies pour l'article. Et lorsqu'elle pose avec des écharpes et des maillots aux couleurs noirs, blanches, bleues et jaunes, on se rend vite compte que la famille Ordinaire ne porte plus très bien son nom.

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