Il y a dix ans, Gianni Infantino arrivait à la tête de la FIFA (Fédération internationale de football association) comme un homme providentiel. L’instance sortait meurtrie du scandale qui avait emporté Sepp Blatter. L’Italo-Suisse promettait une FIFA plus transparente, plus moderne, plus démocratique.
Dix ans plus tard, qu’en reste-t-il? Plus que jamais, le pouvoir de la FIFA est nourri par les millions de dollars redistribués aux associations membres. Rien n’a changé, au contraire. Le processus s’est encore amplifié.
Et puis il y a eu cette décision: le projet de création de FIFA Forward Enterprise et de vente d’environ 20% de la Coupe du monde à des investisseurs privés, dont Joshua Kushner, le frère de Jared Kushner, gendre de Donald Trump, préparé secrètement dans les jours précédant la finale du Mondial 2026.
Une logique économique très floue
Le projet n’a survécu que quelques jours. Le 1er août, Infantino fait machine arrière. Le 10 août, l’UEFA (Union des associations européennes de football), la Concacaf (Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes) et l’AFC (Confédération asiatique de football) publient une lettre commune d’une violence politique inhabituelle. Elles accusent Infantino d’avoir rompu la confiance et de s’être placé au-dessus de l’institution.
Pour la première fois depuis son arrivée à Zurich, le système Infantino semble se fissurer. Pourquoi? Comment?
Le syndrome de l’ivresse des cimes est l’une des expressions qui reviennent dans les témoignages recueillis pour cette enquête. Un ancien acteur du système décrit un Gianni Infantino qui, à force d’être convaincu d’être meilleur que les autres, aurait fini par ne plus prendre au sérieux les objections venues de l’intérieur. Il aurait par exemple très peu consulté sa propre équipe de communication avant de présenter aux confédérations son projet de société privée. «Il n’écoute personne et assimile la communication à de la propagande», d’après un ex-conseiller qui a travaillé avec le Suisse. Il aurait ainsi directement écrit aux associations membres pour leur demander de soutenir son initiative. Comme si la décision était déjà prise.
Pour l’un de ses ex-collaborateurs à l’UEFA, observateur avisé des instances internationales, le projet n’avait pourtant rien de grotesque sur le plan économique. «Des investisseurs prennent depuis longtemps des participations dans les revenus futurs de ligues sportives. La nouveauté était ailleurs: la manière dont l’opération a été conçue et le produit auquel elle s’attaquait.» Car la FIFA n’est pas une entreprise au bord de la faillite. Elle dispose de réserves considérables, 2699 milliards de dollars au 31 décembre 2025. Si l’objectif était simplement de développer le football dans les petites fédérations, ses dirigeants pouvaient utiliser cet argent.
Cyril Mourin, ancien conseiller sport d’Emmanuel Macron à l’Elysée, ne comprend pas la logique économique. «Pourquoi lever de l’argent frais quand on n’en manque pas? Pourquoi céder une partie de la valeur future d’actifs aussi puissants? Et pourquoi, surtout, ne pas organiser un véritable appel d’offres pour valoriser ces droits?»
La question prend encore une autre dimension lorsqu’on regarde ce que la nouvelle structure devait réellement contenir. Derrière la Coupe du monde des nations se trouvait aussi la Coupe du monde des clubs, dont la première édition a eu lieu aux… Etats-Unis à l’été 2025.
L’empereur Infantino sur la sellette
Pour cet ancien conseiller, c’est peut-être là que se trouve la véritable ambition d’Infantino: construire une entreprise mondiale capable de contrôler les droits commerciaux des grandes compétitions FIFA et, à terme, de développer un modèle concurrent de celui de l’UEFA et sa lucrative Champions League. Autrement dit: ne plus seulement organiser la Coupe du monde et construire un nouveau centre de gravité du football mondial.
Infantino avait déjà défendu l’idée d’une Coupe du monde des nations tous les deux ans. Dans une discussion, un éminent protagoniste l’aurait averti: «Avec un Mondial tous les deux ans, Gianni, vous allez tuer votre poule aux œufs d’or. Mais il y croyait si fort... Gianni est dans la réflexion d’un football sans championnats nationaux et sa Coupe du monde des clubs doit les remplacer à terme.»
La crise de l’été 2026 ne ressemble donc pas à une simple querelle autour d’un projet financier. Elle est devenue une bataille concernant la question de quelle organisation, quelle confédération contrôle le football mondial. L’UEFA est en première ligne. Mais elle n’est plus seule. La Concacaf et l’AFC ont rejoint la contestation. Trois des six confédérations de la FIFA se retrouvent ainsi face au président, de même que des membres haut placés de la FIFA tels que Kevin Lamour. Le directeur des opérations de la FIFA, qui a connu Gianni Infantino à l’UEFA, a critiqué publiquement le projet de société commerciale. Le 17 août, la FIFA l’a démis de ses fonctions et son départ a immédiatement été interprété comme un signal envoyé à tous ceux qui, à l’intérieur de la maison, seraient tentés de contester le président… Mais là encore, Infantino conserve des soutiens.
Le président de la CAF (Confédération africaine de football), Patrice Motsepe, refuse de demander son départ avant l’élection. Il estime que les 211 associations membres doivent décider en mars 2027. Et six fédérations arabes, dont celle du Maroc, ont encore récemment affirmé leur soutien au président de la FIFA… tout en rencontrant discrètement Aleksander Ceferin, le président de l’UEFA, récemment.
C’est toute l’ambiguïté du moment. Infantino est politiquement affaibli, mais il n’est pas complètement isolé. Il dispose toujours d’une formidable capacité à distribuer les ressources de la FIFA aux fédérations. Depuis son arrivée, les montants consacrés au développement du football ont explosé. Pour une petite fédération africaine, asiatique ou océanienne, l’enjeu n’est pas le même que pour les riches Européens, mais quelque chose de bien plus pragmatique: recevoir de la FIFA l’argent pour financer son centre technique, ses équipes nationales, ses entraîneurs, ses infrastructures.
Infantino en est parfaitement conscient. Alors, dans ce rapport de force, peut-il tomber ou perdre une élection gagnée d’avance? Oui, mais rien ne le garantit. C’est précisément ce qui rend la bataille actuelle si intéressante.
Un spécialiste souhaitant rester anonyme affirme qu’il s’agit du «plus gros crash test» politique de sa carrière… Tout en rappelant que l’Italo-Suisse est «un animal politique. Il peut attendre, peut reconstruire des alliances et laisser ses adversaires se diviser.» Et, qui sait, la colère du mois d’août n’aura peut-être plus la même intensité dans six mois. Ses opposants le savent également. Ils ont donc intérêt à agir vite.
Dans les coulisses, l’idée d’une motion de défiance ou d’une procédure permettant de faire pression sur lui avant le congrès de mars 2027 circule. L’objectif serait de profiter du momentum actuel avant qu’Infantino ne reprenne le contrôle du calendrier politique.
Une autre proposition, beaucoup plus radicale, commence à circuler: transformer le poste de président de la FIFA.
Le système FIFA remis en cause
Des représentants de l’UEFA, de la Concacaf et de l’AFC réfléchiraient à une présidence plus représentative et cérémonielle, avec une durée fixe de deux ans par président de confédération, inspirée de la présidence tournante de la Suisse. L’idée est révélatrice. Elle signifie que certains opposants ne cherchent plus seulement à remplacer Infantino; ils veulent empêcher qu’un autre Infantino puisse exister. C’est là que les choses se compliquent. Car pour battre Infantino, il faut trouver celui qui pourra réunir une majorité mondiale.
L’Europe dispose de 55 voix. Mais elle ne peut pas élire seule le président de la FIFA; et puis va-t-elle confier le pouvoir à quelqu’un qu’elle ne contrôlera pas? Un candidat européen aurait peu de chances de réunir suffisamment de fédérations africaines, asiatiques et américaines. La stratégie doit donc être différente: l’Europe devra probablement soutenir un candidat d’une autre confédération.
Victor Montagliani, président de la Concacaf, apparaît naturellement dans les scénarios. Il connaît la FIFA de l’intérieur et possède un réseau international important.
Le nom de Nasser al-Khelaïfi, patron du PSG, de BeIn Sports et président de l’European Football Clubs, est une autre figure incontournable du football mondial, mais ses multiples casquettes et la possibilité d’un conflit d’intérêts pourraient rendre sa candidature difficile à défendre comme solution de rupture.
En fait, la véritable élection se jouera probablement dans les alliances d’un président venant de la Concacaf avec un secrétaire général issu de l’AFC. Ou l’inverse. Une équipe plutôt qu’un homme. Car le prochain président devra réconcilier ce que le règne d’Infantino a progressivement opposé: les fédérations et les clubs, l’Europe et les autres continents, le football professionnel et le développement. Ancien directeur de la communication à la FIFA sous Infantino et l’ayant bien connu, le Français Fabrice Jouhaud pose une question plus fondamentale encore. «Le sujet, ce n’est pas de savoir qui doit être président de la FIFA. En effet, 211 votes avec une voix par pays, ce n’est pas une démocratie véritable, car l’importance de chacun dans l’histoire, dans le poids sur le nombre de joueurs et joueuses – amateurs, professionnel(le)s –, dans l’engouement du public n’est pas égale. Sans que cela soit une «usine à gaz», une réflexion sur la proportionnalité est nécessaire. Et ensuite, si le pouvoir du président doit être dilué, alors celui de son conseil doit l’être aussi car, jusqu’à preuve du contraire, c’est le conseil qui avalise tout depuis des décennies sans jamais s’opposer à quoi que ce soit...»
C’est là que se situe le véritable enjeu de mars 2027 et pas seulement s’il s’agit d’Infantino ou d’un autre, alors que ses anciens adversaires rêvent de le voir chuter. «Face à cette confusion incompréhensible concernant l’actuel président, j’ai décidé de ne m’exprimer que lorsque la situation sera clarifiée», nous a répondu Sepp Blatter.
Un autre homme qui a bien connu Infantino fait, lui, la tournée des médias en France pour promouvoir son documentaire sur Canal+; un triple Ballon d’or, ancien numéro 10 de l’équipe de France. Et si l’heure de la vengeance de Michel Platini avait sonné?