Massimo Lorenzi, à quoi ressemblent vos journées depuis votre départ à la retraite?
J’ai beaucoup voyagé, notamment au Japon. Cette semaine, je retourne en Grèce, un pays que j’aime et où je vais depuis vingt ans. Je regarderai la suite de la Coupe du monde de là-bas. Surtout, je prends le temps. Je fais un peu comme la cigale: je chante, je bouge. Le travail, la télé, la pression, c’est terminé! J’ai tiré la prise. Ne plus avoir de chef, de hiérarchie, d’autorité qui te dise ce qui est bien ou pas bien, c’est le summum de la liberté.
On ne vous sait pas forcément mordu de football, malgré vos années à la tête du département des sports de la RTS. Vous l’aimez pourtant, ce sport, n’est-ce pas?
Oui, bien sûr. Je suis un fils d’ouvrier. Le foot, c’était le seul loisir de mon père. Il allait au match le samedi ou le dimanche. Il travaillait six jours par semaine et le septième jour, Dieu se reposait. Mon père me disait alors: «Viens, on va voir un match.» On allait aux Charmilles, bien sûr, ici à Carouge, aux Trois-Chênes également. Pour moi, le foot, c’est d’abord l’histoire d’un gamin et de son père que je prolonge aujourd’hui avec l’un de mes fils.
Faut-il voir dans cet intérêt partagé un signe profond de votre italianité?
A vrai dire, c’est surtout une résurgence de l’enfance que je ressens. Chaque fois que j’entre dans un stade, je vois le visage de mon père. Je lui parle quand je suis seul. Et quand le match ne décolle pas, je l’entends encore me lancer au bout d’un quart d’heure: «J’ai l’impression qu’on va s’emmerder.»
Votre papa soutenait-il une équipe en particulier?
Non, il suivait le foot avec une saine distance. Il a toujours pris grand soin de me tenir loin de l’hystérie qui entoure le foot et le pollue. Mon père me répétait souvent: «Si tu siffles un joueur ou l’arbitre, va plutôt rejoindre les ultras.» Chez les Lorenzi, on ne sifflait ni n’insultait personne. Je n’ai pas été élevé comme ça.
Votre plus ancien souvenir télévisé de football?
La finale de la Coupe des coupes entre Leeds United et le Milan AC, vainqueur 1-0 en 1973. Je me souviens surtout que les supporters de Leeds avaient tout cassé.
Le football est considéré comme le sport roi, parce qu’il est le plus pratiqué autour du globe. D’accord avec ça?
Cela dépend surtout de ce que l’on veut mettre en avant. Si c’est le business, alors oui, incontestablement, il est le sport roi. Si on l’observe à travers le prisme de l’élégance, le foot est loin de l’être.
Admettez-vous que ce que propose l’Argentin Messi, à 39 ans (il les a fêtés ce 24 juin), défie la logique?
(Pas convaincu.) Il y a quarante ans, la télévision ne proposait qu’un seul ralenti filmé par une caméra unique postée à 60 mètres de l’action. Aujourd’hui, 25 caméras sont disposées tout autour de l’aire de jeu et même deux caméras zooms sur le joueur vedette. La mise en scène est différente, tout comme la captation et le rythme. Si l’on avait pu observer feu le dribbleur brésilien Garrincha avec les moyens d’aujourd’hui, je pense que notre perception des stars actuelles du football serait plus nuancée, la starification des jeunes espoirs moins forcenée. Le pouvoir de l’image a profondément changé notre perception du sport et des athlètes. Pour moi, un seul joueur, décédé, domine la meute des prétendants, et c’est Maradona.
Un joueur de génie, un artiste, mais aussi, vous me pardonnerez le petit pont, un tricheur.
Non, Maradona n’était pas un tricheur!
Ah non? Pas sûr que les Anglais soient de cet avis. Les anciens répétaient que le roi Pelé n’aurait jamais marqué un but de la main délibérément.
Peut-être, n’empêche qu’on ne saurait réduire Maradona à une main volontaire. La folie du personnage m’a fasciné. Une folie propre à l’Argentine, ce très beau pays peuplé de gens excessifs que j’ai visité en insistant pour me rendre au stade mythique de la Bombonera. J’invite aussi quiconque à se rendre à Naples pour mieux comprendre ce que Maradona y représente. L’Argentin a donné une âme à une ville et son nom au stade San Paolo, rebaptisé. Aucun autre joueur, me semble-t-il, n’a eu un tel impact.
Vous aviez 13 ans quand, en 1974, l’Allemagne l’a emporté 2-1 en finale face aux Pays-Bas, qui avaient pourtant ouvert la marque sur penalty après une percée mémorable de Cruyff en solitaire. Tous les amoureux des Pays-Bas ont pleuré ce jour-là. Pas vous?
Non, ça ne m’est jamais arrivé de pleurer à l’issue d’un match. Je n’ai donc pas pleuré au terme de cette finale, même si j’étais déçu et triste. Le spectacle proposé par les Pays-Bas de Cruyff durant le tournoi était époustouflant. Pour moi, ce qu’il y a de beau dans le sport, dans les sports, bien au-delà du foot, c’est qu’il s’agit d’art brut. Je vais sûrement vous peiner, mais qui gagne, qui perd, je m’en fous.
Du temps du secrétaire général brésilien João Havelange, décédé il y aura dix ans en août, la FIFA était-elle déjà un panier de crabes?
Havelange était un gangster au passé trouble, un type absolument pas recommandable avec pour porte-valise un certain Sepp Blatter. Le Haut-Valaisan, tout en poursuivant l’œuvre de Havelange, a donné à la FIFA une autre dimension, jusqu’au FIFAgate en 2016 et l’accession de Gianni Infantino au pouvoir.
Un gars tombé de nulle part, celui-là...
Il était pourtant le numéro 2 de l’UEFA, où tel le calife rêvant de terrasser le calife dans la BD, on le surnommait Iznogoud. Infantino a tissé sa toile. Le comble pour Platini, c’est qu’Infantino est un peu sa création. Méfie-toi de celui qui est le plus proche de toi, dit-on. Les entreprises sont remplies de gens comme ça, prêts à écraser leurs rivaux pour arriver à leurs fins. J’en ai connu dans mon propre parcours. Dix ans après son putsch à la tête de la FIFA, quel est le vrai bilan d’Infantino? Une montagne de fric, mais une image déplorable.
Diriez-vous que c’est pire qu’il y a dix ans?
Peut-être pas sur le plan juridique, puisqu’il n’y a pas eu de nouvelles descentes de police ou du FBI, mais du point de vue de l’image, c’est un désastre. Et cette Coupe du monde est métaphorique d’Infantino, qui avait déjà donné des signes inquiétants au Qatar. Les centaines d’ouvriers morts sur les chantiers, le fameux brassard arc-en-ciel qu’Infantino a fait retirer pour flatter l’émir du Qatar. Tout le monde a oublié.
Quatre ans plus tard, la Coupe du monde se déroule entre trois pays organisateurs, les Etats-Unis de Donald Trump en tête. Résultat: des supporters qui ne sont pas accueillis, des billets hors de prix, l’équipe d’Iran contrainte de quitter le territoire américain après chaque match, le meilleur arbitre d’Afrique renvoyé sans ménagement vers la Somalie, etc. Et la FIFA n’intervient pas, ou alors avec indécence. Sans parler de la dénaturation du jeu lui-même, qui se joue maintenant en quatre quart-temps. Le projet de la FIFA? Faire du fric par tous les moyens, vendre un maximum de pub. Quelle image Infantino donne-t-il de la FIFA, de lui-même, de la Suisse? Quand on dirige la FIFA, on ne peut pas fouler l’éthique aux pieds avec un tel mépris. A défaut d’être exemplaire, la FIFA pourrait au moins faire semblant. Infantino est pour moi l’incarnation même de l’arrivisme. Il personnifie l’affairisme. La FIFA n’est rien d’autre que du clientélisme déguisé.
La FIFA est aujourd’hui une sorte de super-Etat aux moyens phénoménaux. Infantino lui-même se prend pour un chef d’Etat et partout où il va, il est accueilli comme tel.
Dans ce cas, il aurait pu faire quelque chose pour l’Iran ou pour l’arbitre somalien renvoyé chez lui. Il pourrait faire tellement plus pour distiller d’autres valeurs que celles que «sa» FIFA incarne.
Existe-t-il une vraie différence entre les deux citoyens suisses Infantino et Blatter?
Oui, Blatter assumait mieux. Infantino n’a rien d’un Haut-Valaisan paternaliste. Il est filandreux, insaisissable, intraitable avec ses subordonnés. Au siège de la FIFA à Zurich, personne ne dit mot. Tu parles, tu dégages. J’ai invité plusieurs fois Infantino à venir s’exprimer sur le plateau des sports de la RTS. Il n’est jamais venu. Infantino gère un business. Il ne fait pas de sentiment.
A qui se soumet-il?
Il suffit de consulter l’historique des dernières Coupes du monde. Qui retrouve-t-on aux commandes? Poutine, l’émir du Qatar et Trump...
Ce Mondial, c’est la version Infantino de l’opium du peuple?
C’est ça. Et personne ne se révolte. Je suis également froissé par la difficulté qu’éprouvent les commentateurs sportifs à critiquer la FIFA, même si, au fond, c’est logique. Quand tu as acheté les droits de diffusion, tu te tais.
A la tête du département des sports de la RTS, vous étiez, vous aussi, silencieux?
Non. Je me suis toujours autorisé à critiquer la FIFA, malgré les remarques de ma hiérarchie, malgré les pressions que j’ai subies.
Cela ressemble à quoi une remarque de la hiérarchie à la RTS?
On m’a simplement dit: «Tu ne devrais pas t’aventurer sur ce terrain-là...» ou encore: «Comment tu peux critiquer alors qu’on a acheté les droits?» Je répondais que, n’ayant jamais été l’employé de la FIFA, je n’avais aucune raison de me montrer déférent. Moi, je garde ma liberté de parole. Je dis simplement, comme je l’ai écrit dans un post sur LinkedIn, que la manière, la méthode et le résultat Infantino me dégoûtent. C’est tout. De toute manière, dans trois semaines, la Coupe du monde 2026 sera finie et les gens auront tout oublié, comme ils ont tout oublié du Qatar. Au final, le monde des footeux aura tout passé à la FIFA pour avoir sa dose. Je trouve cela dangereux.
La FIFA agit aussi, on le sait moins, en pourvoyeur de fonds pour d’innombrables clubs et quelque 211 fédérations.
C’est la principale raison qui explique qu’Infantino soit encore en place.
Diriez-vous que le football d’aujourd’hui marche sur la tête?
La FIFA justifie ses moyens colossaux par la loi de l’offre et de la demande. Moi, je pense que le foot d’aujourd’hui est la vitrine d’un capitalisme débridé. «Temps présent» a récemment révélé que d’obscurs joueurs de 3e ligue touchent jusqu’à 1000 francs de salaire par mois! Mais on va où là?
La FIFA a toujours officiellement refusé de mêler sport et politique.
Mais quelle hypocrisie! Elle ne fait que cela. Quelle image donne-t-elle quand elle exclut la Russie trois jours après l’agression en Ukraine, sans ensuite formuler la moindre remarque à Israël qui bombarde impunément ses voisins? En tant que spectateur de football, j’ai le droit de dire que ça m’écœure.
La FIFA est si riche qu’elle agit même comme une banque à laquelle des villes telle Genève, des régions, voire des Etats, empruntent de l’argent.
C’est bien la preuve qu’on est largement au-delà du foot. La raison d’être de la FIFA, ce n’est plus le football, c’est le pouvoir.
Cet article a été publié initialement dans le n°26 de «L'illustré», paru en kiosque le 25 juin 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°26 de «L'illustré», paru en kiosque le 25 juin 2026.
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | Mexique | 3 | 6 | 9 | |
2 | Afrique du Sud | 3 | -1 | 4 | |
3 | République de Corée | 3 | -1 | 3 | |
4 | République Tchèque | 3 | -4 | 1 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | Suisse | 3 | 4 | 7 | |
2 | Canada | 3 | 5 | 4 | |
3 | Bosnie-Herzégovine | 3 | -1 | 4 | |
4 | Qatar | 3 | -8 | 1 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | Brésil | 3 | 6 | 7 | |
2 | Maroc | 3 | 3 | 7 | |
3 | Écosse | 3 | -3 | 3 | |
4 | Haïti | 3 | -6 | 0 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | Etats-Unis | 3 | 4 | 6 | |
2 | Australie | 3 | 0 | 4 | |
3 | Paraguay | 3 | -2 | 4 | |
4 | Turquie | 3 | -2 | 3 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | Allemagne | 3 | 6 | 6 | |
2 | Côte d´Ivoire | 3 | 2 | 6 | |
3 | Equateur | 3 | 0 | 4 | |
4 | Curaçao | 3 | -8 | 1 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | Pays-Bas | 3 | 6 | 7 | |
2 | Japon | 3 | 4 | 5 | |
3 | Suède | 3 | 0 | 4 | |
4 | Tunisie | 3 | -10 | 0 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | Belgique | 3 | 4 | 5 | |
2 | Egypte | 3 | 2 | 5 | |
3 | Iran | 3 | 0 | 3 | |
4 | Nouvelle-Zélande | 3 | -6 | 1 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | Espagne | 3 | 5 | 7 | |
2 | Cap Vert | 3 | 0 | 3 | |
3 | Uruguay | 3 | -1 | 2 | |
4 | Arabie Saoudite | 3 | -4 | 2 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | France | 3 | 8 | 9 | |
2 | Norvège | 3 | 1 | 6 | |
3 | Sénégal | 3 | 2 | 3 | |
4 | Irak | 3 | -11 | 0 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | Argentine | 3 | 7 | 9 | |
2 | Autriche | 3 | 0 | 4 | |
3 | Algérie | 3 | -2 | 4 | |
4 | Jordanie | 3 | -5 | 0 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | Colombie | 3 | 3 | 7 | |
2 | Portugal | 3 | 5 | 5 | |
3 | République Démocratique du Congo | 3 | 1 | 4 | |
4 | Ouzbékistan | 3 | -9 | 0 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | Angleterre | 3 | 4 | 7 | |
2 | Croatie | 3 | 0 | 6 | |
3 | Ghana | 3 | 0 | 4 | |
4 | Panama | 3 | -4 | 0 |