Un commentaire de Lucie Fehlbaum
Olivier Jornot, le «shérif» genevois indéboulonnable malgré les casseroles

Réélu d’extrême justesse, Olivier Jornot entame un troisième mandat sans éclat. Pour Lucie Fehlbaum, cheffe de la rédaction Actualité de Blick, ce scrutin dit moins un sacre qu’une usure du pouvoir à la tête de la justice genevoise.
Pour Lucie Fehlbaum, la réélection d'Olivier Jornot dit moins un sacre qu’une usure du pouvoir à la tête de la justice genevoise.
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Lucie FehlbaumCheffe de la rédaction Actualité de Blick Romandie

Vingt ans de règne à la tête de la justice genevoise. C’est ce qu’ont offert dimanche les électeurs du bout du lac à Olivier Jornot. Le procureur général entamera un troisième mandat après avoir succédé à Daniel Zappelli en 2011, été triomphalement réélu en 2014 – avec plus de 10’000 voix d’avance sur son adversaire d’alors, déjà Pierre Bayenet – puis reconduit tacitement en 2020, faute d’opposant.

Cette fois pourtant, le scénario n’a plus rien d’un plébiscite. L’écart s’est brutalement resserré entre le patron du Ministère public genevois et son éternel contradicteur. Pierre Bayenet, seul à oser encore défier le «shérif» Jornot, comme il aime qu'on l'appelle, ne termine qu’à 5825 voix du vainqueur. Un signal politique loin d’être anodin pour celui qui, depuis quatorze ans, impose sa marque, sa rigueur et, pour certains, sa sévérité sur la justice genevoise. 

Olivier Jornot a beau se réjouir d’un «très large soutien de la population» et d’une élection acquise dès le premier tour, les chiffres racontent une histoire autrement moins flatteuse. A 293 suffrages de la majorité absolue, il gagne, mais de justesse.

Une élection qui concerne tout le monde

Le candidat Bayenet, Ensemble à gauche, défendait une vision plus sociale (ou «humaine», comme il la qualifie) de la justice. Mais son étiquette, celle d’une extrême gauche qui continue d’effrayer une partie de l’électorat, a sans doute freiné sa percée. Malgré le soutien, cette fois, des Vert-e-s et des socialistes, Pierre Bayenet n’a pas réussi à élargir suffisamment sa base. Il a surtout convaincu un électorat politisé, sensible aux questions de justice et de droits démocratiques, mais trop étroit pour faire tomber l’homme fort du Palais de justice

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Et pourtant, l’enjeu dépasse largement les seuls initiés. Genève est le seul canton romand où les citoyens élisent directement le chef de la justice. Un droit manifestement sous-estimé. Avec une participation d’environ 30%, cette élection décisive continue de passionner surtout les juristes, les militants et quelques férus d’actualité institutionnelle. Comme si la justice ne concernait que les autres, les criminels ou les victimes. C’est faux, évidemment. Un retrait de permis, une affaire de violences conjugales, un vol, un conflit de voisinage ou une agression: la manière dont ces dossiers sont traités dépend aussi des priorités fixées au sommet du Ministère public.

Un règne spécial

C’est bien là toute la singularité genevoise. Car à Genève, le procureur général ne se contente pas de gérer une maison: il imprime une ligne, fixe des priorités, façonne une politique pénale. En débarquant dans le canton de Vaud pour interroger le procureur général, on découvre d’ailleurs un tout autre équilibre institutionnel. Là-bas, il ne règne pas de la même manière.

Olivier Jornot a donc gagné. Mais il serait hasardeux d’y voir un sacre. Cette réélection ressemble moins à une consécration qu’à une reconduction sous surveillance. Car derrière sa victoire, une autre réalité apparaît: une part grandissante du canton ne se reconnaît plus dans sa manière de diriger la justice. Et Pierre Bayenet, malgré la défaite, a au moins réussi cela: montrer qu’une opposition à la politique pénale d'Olivier Jornot existe, qu’elle peut se rassembler, et qu’elle n’a plus tout à fait quelque chose de marginal.

Le «shérif» malgré les casseroles

Au fond, c’est peut-être cela, le vrai message de ce vote. Olivier Jornot a traversé les années avec un lot de casseroles que peu de magistrats auraient supporté sans y laisser leur siège.

Une condamnation, en 2004, pour voies de fait après une altercation sur un parking vaudois; en 2016, une relation avec une procureure, alors que c'était interdit; la même année, une enquête disciplinaire ouverte par le Conseil supérieur de la magistrature après son comportement lors d’une soirée, finalement close sans sanction; puis, plus récemment, les critiques autour de l’affaire des écoutes d’avocats dans l'instruction pour les «constructions fantômes», commanditées par l'une de ses subordonnées, dont de nombreux actes ont été annulés pour vices de forme.

Et pourtant, malgré cette succession de polémiques, de doutes et de dysfonctionnements, les Genevois l’ont reconduit. Non pas triomphalement, mais suffisamment pour confirmer une chose: à Genève, Olivier Jornot peut vaciller, il sera toujours le «shérif».

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