La Suisse est en train de décider quelle neutralité elle veut, à l'occasion de la votation du 27 septembre. L'initiative populaire réclame une neutralité plus stricte. Ses opposants tentent de justifier notre pratique actuelle. Ils la jugent parfaitement suffisante et adéquate. Sauf que leur avis n'est pas celui qui compte.
C'est en effet un vaste malentendu: on peut décider qu'on est neutres, mais ce sont les autres pays, les utilisateurs de cette neutralité, qui doivent nous reconnaître comme neutres. Et il se trouve que nous ne sommes plus vraiment perçus comme neutres. Cela, les opposants à l'initiative ne le disent pas. Or au fil des derniers conflits, la Suisse n'a pas été le médiateur de choix. Pendant que nous essayions de justifier notre «deux poids, deux mesures» pour habiller cette sorte de «neutralité à la carte», le monde se trouvait d'autres médiateurs.
Neutralité au service de nos alliés
La vérité, c'est que la neutralité ne s'autodécrète pas. On ne peut pas s'autoproclamer neutres et imposer notre définition. C'est le marché qui décide, en la matière, et non le discours de la Suisse sur elle-même. Pour être reconnus comme neutres, il faudrait l'être de toutes les parties.
Or ce n'est pas le cas. Dans les conflits récents, comme celui de Russie-Ukraine, Israël/Gaza, ou Iran-Israël/Etats-Unis, le monde s'est trouvé d'autres intermédiaires. Des puissances moyennes, plus indépendantes que nous, et surtout libres de parler avec tout le monde, d'entretenir des canaux avec différents camps. La différence: elles ne sont sous le joug d'aucun grand bloc en particulier. Ce sont notamment le Qatar, la Turquie, le Pakistan, les Emirats, l'Egypte ou Oman.
La Suisse ne figure pas au nombre des pays perçus comme non-alignés sur un bloc. Ses positions ne la distinguent en rien de celles de l'UE et des USA, mis à part qu'elle ne livre pas directement de matériel de guerre aux belligérants. Reste que des composants suisses sont incorporés dans des armes étrangères, allemandes par exemple, qui finissent chez les belligérants.
Sanctions: Russie oui, Israël et USA non
Pour le reste, la Suisse a repris intégralement les sanctions UE/USA contre la Russie. Par contre, quand l'agresseur est un allié du bloc occidental, là aussi la Suisse s'aligne sur ce bloc. C'est ainsi que Berne a adopté une position en ligne avec les USA et l'UE face aux crimes d'Israël, sans jamais envisager la moindre sanction. Et face à l'agression américano-israélienne de l'Iran, à aucun moment la Suisse n’a condamné nommément les deux agresseurs, ni adopté de sanctions contre eux. Il est alors devenu clair que la Suisse ne suit pas une politique de neutralité, mais une politique d'intérêts et d'alliances.
Fallait-il alors s'étonner que ce soient le Pakistan et le Qatar, et non la Suisse, pourtant facilitatrice historique, qui aient pris le rôle officiel de médiateurs entre les USA et l'Iran?
Le malentendu numéro deux, en effet, c'est que la neutralité n'est pas à géométrie variable. Si la Suisse veut être crédible aux yeux du monde, elle doit agir de manière cohérente avec tous les agresseurs et sanctionner selon les mêmes critères tous les violateurs du droit international, indépendamment de l'Etat concerné. Les belligérants du reste du monde devraient avoir confiance en la capacité de la Suisse à offrir une égalité de traitement, à comportement égal, une médiation impartiale, et un territoire qui sait rester indépendant des différents blocs, pour venir y dialoguer entre ennemis.
On condamne la Russie et on la sanctionne car elle viole le droit international? C'est excellent. Mais alors il faut condamner avec la même fermeté et sanctionner avec la même rigueur Israël. D'autant qu'Israël a fait quatre fois plus de morts civils à Gaza (75'000) en 18 mois que la Russie n'en a fait en Ukraine (15'000) en plus de quatre ans. Or on a même vu le chef de l’armement suisse, Urs Loher, se rendre en Israël, les 13 et 14 juillet derniers, pour resserrer encore les liens entre les entreprises militaires des deux pays.
Une vaste plaisanterie?
Et que dire des Etats-Unis, que la Suisse a regardé dévaster le Moyen-Orient ces dernières années, sans jamais sanctionner? Quelle crédibilité accorder à son discours sur la neutralité en voyant cela? Si on prétend à une «neutralité justicière» qui vise à faire appliquer le droit international, alors il aurait fallu l'appliquer aussi quand un pays de l'OTAN envahit ou bombarde illégalement un autre pays.
Il se trouve que la neutralité n'autorise pas de faveurs pour les «alliés» commettant des crimes contre l'humanité, sinon tout cela devient très vite une vaste plaisanterie.
Dès lors, on peut se livrer à toutes formes de contorsions verbales pour justifier l'asymétrie de traitement que l'on réserve aux différents cas, appeler cela une neutralité «active», «dynamique», «pragmatique», «évolutive», «agile», «soluble dans les intérêts du moment», on sera seulement en train de faire le marketing de l'opportunisme. Qui est incompatible avec l'idée de neutralité.
La question de fond est celle-ci: avons-nous les moyens d'une vraie neutralité, cohérente, qui reposerait sur le non-alignement sur un bloc ou un autre? Cela passerait par une rupture de décennies d'allégeance et de dépendance économique et militaire envers l'Union européenne (UE) et les Etats-Unis (USA), qui représentent les trois quarts de nos marchés extérieurs. C'est quasiment inconcevable. Et cela, c'est ce que les initiants, cette fois, ne disent pas. C'est l'autre angle mort du débat.
Un risque peut-être impossible à prendre
En gros, pour être véritablement neutres, il faudrait accepter de passer par une phase très difficile, à la suite des représailles que ce bloc nous ferait subir si nous rompions les chaînes pour retrouver notre autonomie d'action. Ceci, avant de renaître de nos cendres sous la forme d'une Suisse plus indépendante, qui parle à qui elle veut, qui fait affaire avec qui elle décide, qui choisit ses alliés et ses partenaires. Nous aurons alors troqué une relation exclusive, devenue toxique, contre une palette plus large et diversifiée d'interlocuteurs. Dans le monde multipolaire qui émerge, et qui tend déjà vers une logique bismarckienne d'équilibre des forces, la Suisse pourrait prospérer.
Tel est le défi. Il est sans doute trop grand, car il requiert un découplage trop douloureux au préalable entre la Suisse et ses alliés oppressants. Alors, il reste deux possibilités. Soit nous allons jusqu'au bout de ce que cela signifie d'être neutres, acceptant les sacrifices à court terme dans l'espoir d'un pari gagnant long terme. Soit nous préférons le statu quo, mais dans ce cas, de grâce, cessons de nous prétendre neutres et d'avoir une neutralité au cas par cas, car personne n'est dupe. Décidons que, dans le fond, comme la Suède et la Finlande, l'ère de la neutralité est clairement révolue pour la Suisse.