Un commentaire de Claude Ansermoz
Et si David Lemos faisait de l’aviron?

David Lemos a vivement dénoncé le mercantilisme de la FIFA après la finale du Mondial 2026. Une critique légitime, mais tardive et célébrée par la RTS, qui interroge sur la cohérence du service public.
Claude Ansermoz questionne le timing de la prise de parole de David Lemos.
Claude Ansermoz

Voilà une chronique qui ne va certainement pas plaire à tout le monde.

Mais voilà: le commentaire de David Lemos au terme de la finale de la Coupe du monde, et qui fait depuis le tour des réseaux sociaux, je l’ai trouvé bien moralisateur.

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Qu’il critique la FIFA, très bien. Il y a de quoi faire. Cette édition 2026 nous a énervés à plus d’un titre. Son gigantisme, son mercantilisme, ses excès, sa manière de transformer le football en produit premium destiné aux sponsors, aux diffuseurs et aux spectateurs les plus fortunés: rien de tout cela n’est très défendable.

Mais enfin, David Lemos n’a pas découvert la FIFA au coup de sifflet final.

Pour être un héros à la RTS, il vaut d’ailleurs mieux s’appeler David Lemos que Stefan Renna. Le premier a vu le service public republier sur les réseaux sociaux son commentaire oral fustigeant la politique mercantiliste de la FIFA. Le second a vu la RTS retirer la séquence de son site et désavouer un commentaire pourtant qualifié de factuel, dans lequel il questionnait la politique du CIO lors du passage du bobeur israélien Adam Edelman à Cortina.

Il faudrait donc comprendre pourquoi certaines indignations sont élevées au rang de courage journalistique, tandis que d’autres deviennent soudainement trop embarrassantes pour rester en ligne.

Sur le fond, personne ne contestera que la FIFA dérive. Mais elle dérive depuis des décennies.

En 1934, Mussolini utilise le Mondial italien comme vitrine du fascisme. Quatre ans plus tard, après l’Anschluss, l’Autriche disparaît de la compétition et plusieurs de ses internationaux sont intégrés à la sélection du IIIe Reich.

Le Mondial italien de 1934 aura fait office de véritable vitrine du fascisme

En 1978, la junte argentine transforme la compétition en opération de propagande, tandis que le 6-0 contre le Pérou alimente immédiatement les soupçons. En 1982, l’Allemagne de l’Ouest et l’Autriche offrent au monde la «honte de Gijón» et éliminent l’Algérie au terme d’un match arrangé par le calcul.

La junte argentine a, elle aussi, su saisir l'opportunité offerte par l'accueil de la Coupe du monde.

En 1986, Maradona marque de la main. En 2002, le parcours de la Corée du Sud est accompagné de décisions arbitrales si contestées que Sepp Blatter lui-même reconnaît que l’arbitrage constitue le grand point noir du tournoi. En 2010, le but évident de Frank Lampard n’est pas accordé et Carlos Tévez marque en position de hors-jeu manifeste.

Puis viennent le FIFAgate, les accusations de corruption, la Russie en 2018, le Qatar en 2022, les travailleurs migrants, les droits humains, les interdictions de dernière minute et les indignations soigneusement encadrées.

La FIFA n’est donc pas devenue mercantile en 2026. Elle n’a pas découvert cette année le goût de l’argent, des arrangements politiques, de la démesure et du double discours.

Voilà pourquoi la tirade de David Lemos me laisse perplexe.

Non parce qu’elle serait entièrement fausse. Mais parce qu’elle intervient une fois le spectacle terminé, les audiences encaissées, les matchs commentés et les images diffusées. Une fois que tout le monde a profité de la machine, il devient assez confortable de monter sur la caisse à savon pour expliquer à quel point cette machine est indécente.

Le problème n’est pas qu’un journaliste critique l’événement qu’il couvre. C’est même son droit, et parfois son devoir.

Le problème commence lorsque cette critique est présentée comme un acte héroïque, alors qu’elle est prononcée depuis l’intérieur même du dispositif: depuis les meilleures places dans les stades et les cabines réservées aux diffuseurs participant au grand spectacle.

Si David Lemos ne veut plus commenter un football devenu trop commercial, trop compromis ou trop éloigné de ses valeurs, qu’il le dise à son employeur. Ce serait une position cohérente.

On me rétorquera que David Lemos ne commente pas seulement le football. Il commente aussi la natation, une discipline dont les champions évoluent loin du confort financier des vedettes du ballon rond.

Très bien. Cela montre justement que le sport ne se résume pas à la machine FIFA et que le service public dispose d’autres terrains pour raconter l’effort, la compétition et l’excellence.

Dès le 31 juillet, par exemple, se disputent à Varèse les Championnats d’Europe d’aviron. Là-bas non plus, pas de milliardaires en crampons: les moyens, les audiences et les récompenses financières n’ont évidemment rien de comparable avec ceux d’une Coupe du monde de football. Un médaillé d'or suisse recevra par exemple 5000 francs.

Le décor est moins clinquant. Les audiences seront sans doute plus modestes. Les hôtels peut-être aussi.

Mais il faut savoir ce que l’on veut.

Rameur ou footballeur, il faut choisir.

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