Un commentaire de Claude Ansermoz
Docteur Stefan et Mister Renna

Le journaliste sportif de la RTS Stefan Renna a provoqué une tempête en dénonçant la participation d'un athlète israélien aux Jeux olympiques. Une affaire qui pose la question des frontières à respecter en tant que journalistes. Le commentaire de Claude Ansermoz.
L'affaire Renna est une affaire de frontières, estime notre rédacteur en chef Claude Ansermoz.
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Claude AnsermozRédacteur en chef en charge des contenus

Deux jours de tumulte autour d’un journaliste sportif de la RTS, Stefan Renna, qui n’a pas seulement commenté une course de bob. Au micro, il a déroulé un texte préparé, dénonçant le CIO pour avoir autorisé la participation d’un concurrent israélien malgré des propos jugés guerriers, nationalistes et anti-palestiniens. L’épisode a fait le tour des réseaux, crispé les esprits et installé la RTS dans une position intenable: soutenir l’un des siens tout en épongeant, à huis clos, les dégâts d’une séquence devenue politique par la force du direct.

Dans ce genre de moment, une rédaction se coupe souvent en deux: ceux qui applaudissent le courage et ceux qui voient une faute professionnelle. Comme la réalité est rarement aussi disciplinée que nos indignations, voici un pour-contre d’un seul auteur, non pour trancher, mais pour montrer où ça coince. Et pourquoi cela ressemble à un éternel recommencement.

Renna a eu raison

D’abord parce qu’il a fait ce qu’on attend d’un journaliste quand il cesse d’être un haut-parleur: il a regardé au-delà de la piste. Le bob descendait, oui, sans suspense particulier. Mais autour, l’institution qui encadre, légitime et met en scène la compétition continuait de réciter son refrain: le sport serait un sanctuaire, un lieu d’innocence et de neutralité. Or le CIO adore la neutralité, surtout quand elle lui évite d’expliquer ses choix. Il parle de «valeurs» comme on récite un credo, puis administre les exceptions comme on distribue des accréditations. On ne peut pas vivre de symboles et exiger qu’ils ne soient jamais commentés.

Ensuite parce que le nerf de son propos, s’il s’appuie sur des éléments publics et vérifiables, vise moins une nationalité qu’un double standard. Le CIO sanctionne ici, tolère là, s’indigne quand cela ne coûte rien et invoque la prudence quand cela pourrait coûter. Dans cette gymnastique, il excelle. Et quand une institution pratique la morale à géométrie variable, il n’est pas absurde qu’un journaliste le dise à voix haute, au risque de froisser ceux qui préfèrent le confort des demi-silences.

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Si cela provoque un «buzz», c’est peut-être moins la preuve d’une faute individuelle que celle d’un système qui a pris l’habitude de confondre neutralité et anesthésie.
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Il y a aussi la question, délicate, du concurrent lui-même. Renna ne reproche pas à un athlète d’être israélien, mais d’avoir fait du sport le prolongement de sa propre bataille narrative. Or un sportif qui transforme sa visibilité en tribune ne peut pas exiger ensuite que la presse redevienne décorative. Le sport est un théâtre, et certains montent sur scène avec un texte. Quand cela arrive, le commentateur n’est pas obligé de faire semblant de ne voir que la ligne d’arrivée et les chronos intermédiaires – en l’occurrence peu concurrentiels.

Enfin, le direct, d’ordinaire, est une machine à lisser: un ruban d’images, des mots qui recouvrent, un monde tenu à distance. Renna a interrompu la berceuse. On lui reproche d’avoir «milité»; on peut aussi dire qu’il a refusé de participer au mensonge flottant: celui qui consiste à faire comme si l’événement n’avait pas de dehors. Et si cela provoque un «buzz», c’est peut-être moins la preuve d’une faute individuelle que celle d’un système qui a pris l’habitude de confondre neutralité et anesthésie.

Renna a eu tort

D’abord parce qu’un commentaire sportif n’est pas un guichet, où l’on retire, au moment choisi, un billet d’opinion préparé à l’avance. Le public n’a pas allumé pour écouter un éditorial, mais pour suivre une course. Et, dans une chaîne de service public, la forme est une promesse. Changer de registre sans prévenir, c’est rompre ce contrat. On peut être juste sur le fond et fautif sur la méthode; et, dans ce type d’affaires, la méthode finit toujours par manger le fond.

Ensuite parce que la préméditation change tout. L’écart improvisé – la phrase de trop, le mot malheureux – relève de l’erreur humaine, spontanée. Le texte écrit, poli, répété relève d’une décision. Et si cette décision n’est pas assumée comme telle par la rédaction – cadrée, discutée, labellisée – elle devient un acte solitaire qui engage tout le monde sans mandat explicite. Autrement dit: un journaliste transforme son micro en tribune, et la rédaction hérite du procès, qu’elle le veuille ou non.

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Le journalisme, d’ordinaire, s’impose des garde-fous: recoupement, mise en perspective, pluralité, droit de réponse. Ici, la séquence va trop vite pour ces précautions, et c’est précisément pour cela qu’elle choque.
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Il y a aussi le vocabulaire: ce champ de mines où l’on saute d’autant plus vite qu’on marche avec conviction. Dans le conflit israélo-palestinien, certains mots ne «décrivent» pas seulement: ils alignent. Même quand on pense que le réel les justifie, un service public doit mesurer l’effet d’un terme avant d’en revendiquer l’intention. Et sur les qualifications les plus lourdes, il y a une différence entre le débat public et la décision judiciaire: la Cour internationale de Justice n’a pas, à ce stade, rendu de jugement au fond sur la qualification de «génocide» dans l’affaire en cours.

Et puis il y a l’injustice possible envers une personne ciblée, prise dans une machine médiatique qui dépasse de très loin une descente de bob. S’attaquer au CIO, c’est viser une institution; s’attaquer à un concurrent, c’est exposer un individu, fût-il détestable. Même si ses propos sont choquants, même s’ils appellent critique, le direct sans contradiction ressemble vite à un dossier à charge. Le journalisme, d’ordinaire, s’impose des garde-fous: recoupement, mise en perspective, pluralité, droit de réponse. Ici, la séquence va trop vite pour ces précautions, et c’est précisément pour cela qu’elle choque.

Enfin, il y a la RTS elle-même. Quand une rédaction se sait divisée sur un sujet inflammable, elle ne peut pas laisser un micro trancher à sa place. Et quand, après coup, l’employeur soutient l’homme mais retire la séquence de ses plateformes, il ajoute une couche de brouillard: courage en communiqué, prudence en diffusion. On obtient la pire combinaison: l’impression d’un acte assumé sans l’être, et d’une institution qui protège tout en se protégeant – dans un contexte de campagne sur une votation clivante, le 8 mars 2026, autour de la redevance.

Pourquoi le faire en pour-contre?

Parce que l’affaire Renna n’est pas seulement une affaire Renna. C’est une affaire de frontières: entre information et commentaire, entre neutralité et lucidité, entre sport comme spectacle et sport comme politique déguisée. Renna a peut-être eu raison de rappeler que le monde n’attend pas poliment à l’extérieur des stades. Il a peut-être eu tort de le rappeler en pirate, au beau milieu d’une course, avec un texte cousu pour frapper.

Et comme souvent dans ce conflit-là, la séquence aura surtout servi à une chose: renforcer chacun dans son camp. Personne n’aura changé d’avis sur le rôle et la «neutralité» du service public. Personne n’aura viré sa cutie sur Israël et la Palestine – ni sur son vote le 8 mars prochain. Comme le répétait à la fin de chaque téléjournal Pierre-Pascal Rossi : «Telle a été cette journée en Suisse et dans le monde, à notre connaissance.»

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