Monsieur Infantino, bonjour.
N’ayant encore jamais eu l’occasion de vous rencontrer, ni lors d’une interview ni lors d’une conférence de presse, je ne peux pas me montrer familier avec vous. On n’a pas fait schmolitz, et on ne s’est pas serré la patte. Vous ne voyez pas qui je suis. Pas grave, ça arrive à des gens très bien. Mais il n’est donc pas possible pour moi de vous appeler «Gianni», et je vais donc opter pour le «président» que j’aime employer pour m’adresser au boss du FC Champvent ou du FC Donneloye, en signe de respect pour ce qu’ils font pour le football au quotidien et ce sans prendre de salaire ni de bonus à la fin de l’année. Et vu que vous êtes le patron du football mondial, je vais me permettre de vous appeler ainsi. Vous êtes le boss et donc, quelque part, mon président ultime, tout en haut de la pyramide.
Voilà président, si je vous écris aujourd’hui au travers de cette lettre ouverte, comme le font les journalistes bien plus doués et pertinents que moi, c’est simplement pour tenter, bien modestement, de vous expliquer pourquoi vous m’avez perdu ces derniers jours. Et ce tout en essayant d’apporter un peu de nuance à un monde qui en manque énormément depuis plusieurs années.
Aujourd’hui, dans le journalisme comme sur les réseaux sociaux, et de plus en plus dans la vie de tous les jours, il faut être direct, prendre des raccourcis, choisir un camp. On est contre vous ou pour vous. Je n’aime pas cette manière de faire. Et je ne vais pas vous tirer dessus juste pour le plaisir de le faire. Dans la vie, comme dans le football, tout est affaire de nuances. Je ne suis ni pour vous, ni contre vous, président. Et j’aimerais d’ailleurs commencer par vous dire que j’ai été en grande partie d’accord avec votre dernière communication, fustigeant les gens qui vous critiquent aveuglément, simplement parce que c’est à la mode.
Je vous rejoins pleinement quand vous estimez qu’ils sont passés à côté de ce qui fait la beauté d’une Coupe du monde, par simple plaisir de vous critiquer. Etre «anti-Infantino» rend en juillet 2026 quelqu’un instantanément très populaire partout dans le monde grâce à la viralité des réseaux sociaux. Je ne vais pas tomber dans cette facilité pour gratter quelques commentaires positifs ou des louanges imméritées. Je suis allé à la Coupe du monde, j'ai écrit des articles sur votre tournoi, j'ai apprécié le voyage. Je ne renie rien, j'assume tout.
La Coupe du monde à 48 et 64, c'est oui
Parce que oui, président, je considère sincèrement que le football s’est développé de manière constructive dans bien des aspects depuis que vous en êtes devenu le patron. J’ai d'ailleurs perdu beaucoup de points de popularité parmi mes amis et parmi les lecteurs du média pour lequel je travaille, parce que je défends ardemment votre idée d’expansion de la Coupe du monde à 48 équipes et même à 64. Je vous suis avec mon coeur et je vous soutiens avec ma tête quand vous dites que le football appartient à tout le monde et que l’Europe n’est pas (ou plus…) le centre du monde. Oui, mille fois, oui, président!
J’ai passé plusieurs semaines à la Coupe du monde et j’ai touché du doigt le bonheur du peuple congolais, de l’Egypte, du Cap-Vert, de la Nouvelle-Zélande, de l’Ouzbékistan, de l’Equateur. Je suis d’accord avec vous et ça ne plaît vraiment pas à tout le monde, mais qu’importe: même si vous le faites dans un but électoraliste, ce que j’entends parfaitement de la part de vos détracteurs, je suis de ceux qui pensent que la Coupe du monde ne doit pas être réservée à une élite occidentale.
J’aime bien l’Euro, j’ai vécu un tournoi mémorable en Allemagne en 2024, et je suis persuadé que la Coupe du monde ne doit pas y ressembler, mis à part dès les quarts de finale où les meilleurs sont là grâce à leur mérite sportif.
L'Europe qui perd de l'influence, c'est oui
Alors oui, vivement la Coupe du monde à 64. Oui à un rééquilibrage au détriment de cette Europe boursouflée d’avantages depuis trop longtemps. Oui à la redistribution des richesses. Par contre, je vous en conjure, ne fermez pas les yeux sur la manière dont cet argent est redistribué ensuite. Faites un suivi. Luttez contre la corruption, y compris à l’intérieur des fédérations. C’est votre devoir. Vous le devez au monde du football. Et aujourd’hui, ce point est loin d’être satisfaisant. Et là oui, d'accord, l’Europe sert de modèle et peut donner la leçon au reste du monde. Les millions de francs que vont gagner l’ASF seront utilisés pour le football suisse, pas pour engraisser des dirigeants trop gourmands. Cette phrase n’est pas vraie partout dans le monde, particulièrement en Afrique, en Amérique centrale et en Amérique du sud.
Les billets étaient trop chers, mais vous avez gagné votre pari
Vous voyez président, je ne suis pas un de vos opposants par principe, bien au contraire. Je vous ai critiqué, comme beaucoup d’autres, concernant le prix des billets, bien trop élevé, lors de la Coupe du monde. Vous avez réagi à cette vague de contestation en proposant une partie (trop petite à mon avis) de billets à 60 dollars. Mais surtout, vous avez réussi votre coup. Les stades étaient pleins, l’ambiance était bonne et j’ai même parlé avec énormément de personnes heureuses (oui, j’assume le mot) d’avoir payé des billets 600, 800, 1000 ou même 4000 dollars lors de la finale. Vous avez créé la demande, vous avez organisé un événement exclusif en mettant des prix hyper-élevés. Je n’aime pas ça, je pense que le football est un sport populaire, mais j’admets que vous avez gagné votre pari et que vous êtes infiniment plus calé en business que moi (ce qui n’est pas dur, mais quand même). Vous m’avez enseigné par la pratique le «Plus c’est cher, mieux c’est» et j’ai eu l’occasion de l’écrire pendant le tournoi, parce que je l’ai pris en pleine face. Franchement, bravo. Au premier degré. Vous m’avez vaincu, à défaut de m’avoir convaincu.
L'UEFA et la Premier League, ces institutions vertueuses...
Alors, quand j’ai lu mardi que vous aviez l’ambition de créer une société commerciale pour gérer les droits de la Coupe du monde, je me suis dit que vous aviez trouvé une nouvelle idée pour faire du pognon et je me suis tout de suite dit que ça allait marcher et que ça allait embêter plein de monde. Les premières réactions m’ont d’ailleurs beaucoup fait rigoler. Voilà l’UEFA, qui se vend à ses clubs les plus riches depuis des années qui vient vous faire la leçon. Je pouffe! Voilà le gouvernement anglais, celui-là même qui a laissé sacrifier son football populaire au profit de la très lucrative et commerciale Premier League, qui vient donner des leçons de morale aussi digestibles que la cuisine locale. Quel culot! Non, franchement, venir se faire accuser par l’UEFA, organisatrice de cette compétition semi-privée qu'est devenue la Champions League, d’avoir franchi une ligne rouge en matière de business, ça donne envie de doucement rigoler.
Vous avez perdu la confiance de beaucoup de monde
Le problème, je vous le dis directement, président, c’est que vous avez perdu la confiance de beaucoup de monde ces derniers mois. Et que même moi, qui suis loin d’être votre opposant le plus féroce, je ne vous crois pas sur ce coup-là quand vous dites que vendre une partie de la Coupe du monde à des privés n’aura aucune influence. Je pense que vous savez que c’est faux et que vous tentez un passage en force. Et je vais vous dire pourquoi je n’y crois pas: parce que vous m’avez malheureusement prouvé, au monde du football tout entier et à moi, que les sacro-saintes règles du football pouvaient être à géométrie variable, selon que l’on soit puissant ou misérable.
J’ai pris une gifle, énorme, sévère, le jour très récent où le carton rouge de Folarin Balogun a été assorti d’un sursis. Vous avez essayé d’expliquer que la décision avait été prise de manière neutre et juste, indépendamment du coup de téléphone de Donald Trump, mais je ne vous ai pas cru. Je ne vous crois toujours pas d’ailleurs.
Quand Andrew Giuliani, un haut fonctionnaire de la Maison Blanche, dit qu’après tous les dollars investis, il est en droit d’attendre que la justice règne et que, dans la foulée, un joueur qui a reçu un carton rouge joue le match suivant (une hérésie que je ne digère toujours pas), vous voyez président, l’amoureux du football que je suis a du mal à l’accepter. J’étais à Seattle pour ce match entre les Etats-Unis et la Belgique et j’étais chafouin malgré la beauté du stade et la beauté du match, parce que j’ai eu la sensation ce soir-là qu’un organisme avait influé sur un règlement qui aurait dû être le même pour tous, de la 5e ligue à la Coupe du monde.
Alors oui, président, si une société privée entre au capital du plus beau tournoi du monde et a donc de facto son mot à dire sur son organisation, parce que des investisseurs veulent par définition des retours sur investissement, j’ai peur des dérives qui pourraient arriver. Parce que vous ne m’avez pas prouvé être assez fort pour y résister. Si Nike ou Adidas investit massivement dans la Coupe du monde et que leur joueur-phare prend un rouge en demi-finale, on fait quoi? On trouve un point du règlement pour filer un sursis à son auteur et qu'il puisse jouer la finale? Ne me dites pas que c'est illusoire. Pourquoi? Mais parce que... vous l'avez déjà fait!
La Coupe du monde, c'est un idéal et vous allez le détruire
Tout n’a pas été négatif dans cette Coupe du monde, loin de là, et vous avez raison de dire que vous avez apporté du bonheur à énormément de monde. Les critiques sont nombreuses, mais les audiences sont là. Même en Suisse, même malgré ces avalanches de reproches, les fan-zones étaient pleines ou bien remplies, à 21h comme à 3h, et les gens ont massivement allumé leur télévision.
L’organisation sur place était excellente, et la Coupe du monde reste un formidable produit, parce qu’elle correspond à un idéal. Les pays du monde entier qui s’affrontent, dans un tournoi juste, universel, où tout le monde a l’occasion de se qualifier et où tout le monde joue selon les mêmes règles. Il y a eu des accrocs, c’est vrai, et je suis bien placé pour en parler puisque j’ai assisté aux trois matches de l’Iran et que j’ai critiqué ouvertement l’attitude du gouvernement américain et les restrictions liées au visa. Mais je ne vous en fais pas le reproche, car je suis persuadé que la situation vous a embêté aussi, sincèrement.
Vous m'avez pris pour un flan
Vous avez dû vous coucher devant l’administration Trump et je ne peux que vous donner raison malheureusement quand vous dites que les règles d’un pays sont supérieures à celles de la Coupe du monde. Mais justement, c’est là où je vous lâche, et vous n’allez pas me rattraper malheureusement: deux semaines après, voilà que vous voulez précisément vous vendre à ceux qui vous ont abusé. Là, il y a une petite voix dans ma tête qui me dit que vous m’avez pris pour un flan, vous aussi. Parce que personne ne vous oblige à le faire.
Alors voilà, je suis nuancé, je ne vous tire pas dessus aveuglément. Mais je vous dis simplement que vous risquez de perdre beaucoup de soutiens en route en créant cette société commerciale. Vous allez sans doute en conserver beaucoup, parce que bon nombre de fédérations seront enchantées de recevoir vingt millions de dollars d’un coup et de vous offrir votre réélection en échange. Mais les dommages à moyen terme, avec un conflit ouvert avec l’Europe et en introduisant des privés dans la bergerie, seront irréversibles.
Vous allez gagner de l’argent à court terme et vous allez faire des heureux à travers le monde en le redistribuant, c’est sûr. Qui refuserait vingt millions qui tombent du ciel? Beaucoup de monde, je l’espère, mais je ne suis pas dupe: les fédérations les moins fortunées les accueilleront à poches ouvertes.
Vous combattez l’hégémonie de l’Europe et je vous suis, je vous l’ai dit (j’ai même soutenu publiquement et dans les colonnes de mon média votre Coupe du monde des clubs, c’est vous dire à quel point j’ai accepté l’idée d’être impopulaire autour de moi), mais là, vous êtes allé trop loin et vous allez tout perdre, par votre propre faute.
Le succès de la Coupe du monde, je vous le redis, c’est qu’elle a lieu tous les quatre ans, qu’elle concerne le monde entier et qu’elle est indépendante de toute influence. Bravo pour le milliard que vous vous apprêtez à encaisser. A long terme, ce n’est cependant pas une balle dans le pied que vous vous tirez en cette fin du mois de juillet, c’est tout le chargeur d’une kalachnikov. Et c’est vous qui avez le doigt sur la gâchette, personne d’autre.
