Le commentaire de Claude Ansermoz
Ce bug informatique est une insulte aux chômeurs, Monsieur Parmelin

La crise du bug informatique pour les chômeuses et chômeurs continue. Et si c'était le signe qu'il fallait revoir tout le système?
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Claude AnsermozRédacteur en chef en charge des contenus

Ceux qui ont été au chômage savent de quoi je parle. Ils connaissent le délire administratif que peut représenter la constitution et le suivi d’un dossier. Il convient surtout de bien nourrir la machine et, pour le connaître de près, l’ancien système informatique du Seco était aussi ludique qu’un face à face avec un douanier nord-coréen. Il fallait le changer. 

Mais depuis plusieurs mois, le prix à payer est indécent. Des citoyens et des citoyennes, qui ont pourtant payé une assurance pendant des années, ne touchent pas l’argent qui leur est dû. Plus que la pointe de l’iceberg, ce bug du siècle démontre une politique au goût suranné du millénaire passé.

Des assignations humiliantes

Prenons le vocabulaire utilisé par cette machine orwellienne. Par exemple ces «assignations» à postuler, à candidater, à suivre des formations envoyés à intervalles réguliers. Si elles sont nécessaires, faut-il pour autant qu’elles soient humiliantes. Puisque les mots ont un sens, rappelons que Larousse définit l’assignation comme un acte d’huissier citant un adversaire en justice. Ici, ce n’est pas du droit judiciaire mais on comprend bien, en recevant ce document, dans quel camp on se sent: celui des coupables.

Qu’on ne se trompe pas: les conseillers sont souvent des fonctionnaires adorables et compétents. En tout cas, ils peuvent l’être. Et cela même si un entretien à l’office régional de placement (ORP) ressemble souvent à une sorte de parloir où l’on refait le monde plus qu’un processus «scientifique» pour retrouver un emploi. Les conseillers font avec les procédures et la marge de manœuvre dont ils disposent. Et ils ont probablement leur quota d’assignations à réaliser.

Le chômeur? Un repris de justice

Bref, le «client» doit faire avec son nouveau statut de «parasite» à réhabiliter à coups de petites et grandes humiliations. Ce n’est d’ailleurs pas plus agréable avec le jumeau «financier» des ORP: la Caisse cantonale de chômage. Là, c’est plutôt le marché des sanctions et des carences. Car il faut bien punir celui qui a certainement fait exprès de perdre son emploi. Au nom des quelques dérives possibles de ceux qui pourraient profiter du système, on stigmatise ceux qui le subissent et qui n’y peuvent rien.

Boucle bouclée: le chômeur en repris de justice, et peu d’accompagnement réel vers la reconversion. «Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre», «Je ne veux pas être pressé, fiché, estampillé, marqué, démarqué ou numéroté», disait Patrick McGoohan dans la série TV «Le Prisonnier». Qui finit toujours par être ramené par un immense ballon-sonde rouge lorsqu’il tente de s’échapper du Village.

L'exemple danois

Ce «Village», dans le cas qui nous occupe, ne doit pas être celui d’une complainte, mais d’une interrogation. Ce bug est l’opportunité de se demander si on prend le problème par le bon bout? Puisqu’on cite souvent la Scandinavie en exemple, comparons – avec les pincettes nécessaires – le canton de Vaud et le Danemark. 

Avec une logique inverse quant à la primauté de la prestation financière (indemnités) versus l’adéquation rapide du chômeur au marché du travail. On peut donc clairement dire que le Danemark met plus franchement l’accent sur un retour très rapide à l’emploi.

C’est vrai, dans les cantons suisses, on est nettement plus généreux en indemnités nettes versées, notamment aux cadres; même si l’impôt est plus faible au Danemark et que la santé y est financée par le même impôt (donc sans primes d’assurances maladies). En revanche, les investissements dans les politiques actives (PAMT) sont incomparables: le Danemark y consacre plus de 2% de son PIB, et n’applique pas de carence «hauts revenus». Formations intensives, stages en entreprise, emplois subventionnés: l’arsenal est réel. 

En Suisse, selon le périmètre, on parle de de 0,1% (AC stricte) à 0,6% du PIB (OCDE). En février 2026, le taux de chômage comparable est de 3% au Danemark contre 5% en pays de Vaud; le taux de réemploi danois est sensiblement plus élevé (50% de celui observé dans le canton selon les mesures les plus récentes). Si comparaison n’est pas raison, cela suffit à démontrer une chose : malgré une surveillance plus serrée et une activation beaucoup plus intensive, l'expérience danoise n’a rien d’une aimable promenade. Simplement, elle humilie peut-être moins pour investir davantage.

Un système à bout de souffle

A l’heure où toutes les minorités ont leur lobby, celle des chômeurs a peu voix au chapitre. Qu'ils soient compétents ou non importe peu. Quand on porte au pinacle la «valeur» travail, on se soucie bien peu de ceux qui n’en ont plus. Une véritable tare sociale dont personne en Suisse ne veut entendre parler. Et surtout pas Guy Parmelin, dont on aimerait bien entendre les excuses publiques, l’annonce rapide d’un fond d’urgence et d’une enquête digne de ce nom sur ces dysfonctionnements informatiques. Prendre conscience qu'il est certainement plus utile de payer ce qu'on doit à sa population que d'aller quémander aussi benoitement qu'inutilement une baisse des droits de douane avec Donald Trump. Et, pourquoi pas, imaginer un projet de refonte d’un système à bout de souffle.

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