Une chronique de Quentin Mouron
Les Kurdes meurent, la Suisse se tait

En pleine offensive syrienne contre le Rojava, les nations européennes ménagent le président al-Charaa, issu des rangs d’Al-Qaïda. Dans le grand concert de ce mutisme complaisant, la Suisse se refuse à faire entendre une fausse note, regrette l’écrivain Quentin Mouron.
Pour Quentin Mouron, les pays occidentaux ont abandonné les Kurdes après les avoir utilisés comme alliés militaires.

L’offensive des forces gouvernementales syriennes contre les populations du Rojava a forcé des milliers de gens à prendre la fuite. À l’heure où nous écrivons ces lignes, la ville de Kobané est encerclée, privée d’électricité, et son siège risque de provoquer de nombreuses victimes. Selon plusieurs témoignages concordants relayés par des ONG et des observateurs locaux, des exactions graves auraient été commises dans plusieurs localités reprises par le gouvernement, soutenu par des combattants anciennement proches d’al-Nostra. 

Le Rojava est un projet politique apparu en 2012 dans le contexte de la guerre civile syrienne. Il administre une partie du nord-est syrien, peuplée de Kurdes, d’Arabes et d’autres minorités. Si les Kurdes du Rojava et leurs forces armées ont bénéficié d’un soutien relatif de la part des pays occidentaux, ils subissent un spectaculaire retournement d’alliance, puisque tant les Etats-Unis que l’Europe ont normalisé leurs rapports avec le nouveau gouvernement syrien. 

Politiques comme médias n’ont pourtant pas chômé pour faire croire à l’incroyable: le président syrien Ahmed al-Charaa, ancien jihadiste d’al-Nostra, branche syrienne d’al-Qaïda, serait devenu un partenaire modéré, pragmatique, et pourquoi pas inclusif, voire déconstruit. Invitation en grandes pompes à l’Elysée, séance de blagues avec Donald Trump, portraits soignés dans certains grands médias: il ne lui manquait guère qu’un selfie avec Taylor Swift pour être transformé en parfaite icône du monde libre. 

Al-Charaa, toujours plus populaire

Pourtant, dès les jours qui ont suivi l’arrivée au pouvoir d’al-Charaa, l’orientation du gouvernement était évidente. On rapportait des massacres, d’abord contre les habitants d’anciens réputés fidèles à Bachar, puis contre les Druzes et les Alaouites. Mais le président syrien appelait à l’unité et faisait providentiellement cesser les effusions de sang. Après les premiers heurts d’Alep, n’a-t-il pas annoncé partout qu’un accord avait été trouvé avec les Kurdes, et que certains d’entre eux s’apprêtaient à entrer au gouvernement? 

Pourtant, malgré les promesses et les sourires, l’armée syrienne assiège Kobané et entame une percée vers le Rojava, soutenue par la Turquie. La France a martelé qu’elle n’abandonnerait pas les Kurdes, ses «frères d’armes». Elle avait à peu près dit la même chose des Arméniens, sans que rien ne se produise quand de larges parts de son territoire passaient sous le contrôle de l’Azerbaïdjan. Quant à la Suisse, elle se tait, obstinément. Pendant que Parmelin fait des courbettes jusqu’au sol devant le président américain, les Kurdes du Rojava risquent d’être les victimes d’un nouveau bain de sang. 

Mais tout comme les Européens ne sont pas l’Europe, les Suisses valent mieux que leur gouvernement. Les gens sont descendus nombreux dans la rue. Ils y ont affirmé leur soutien au projet socialiste de Rojava, ainsi qu’aux populations qui y cohabitent pacifiquement. Une grande caravane est en route pour briser le siège. Rien n’a changé depuis le génocide contre le peuple palestinien: la solidarité populaire est digne d’admiration, mais elle contraste cruellement avec le silence de nos gouvernements. 

Articles les plus lus