La chronique de Benjamin Décosterd
Paléo, c’est un peu le Montreux Jazz des pauvres

Deuxième jour de Paléo et donc deuxième chronique de Benjamin Décosterd. Récit d’une soirée dans la peau d’un trentenaire qui est prêt à payer pour lutter contre la fatigue.
Deuxième jour de Paléo, deuxième chronique de Benjamin Décosterd, entre fatigue et dépenses pour tenir jusqu'au bout.
Photo: keystone-sda.ch / Blick
Benjamin Décosterd, humoriste

Un soir de 2014, tu fais la fête à Paléo jusqu’à 3h du matin après un concert de Stromae. Et puis tu te réveilles le 22 juillet 2026: tu as 34 ans, mal au dos et une gueule de bois digne d’une devanture de chalet suisse. Il faudrait regarder la vérité en face et se dire qu’on est décidément trop vieux pour faire ça. Mais assez parlé de Jean-Marc Morandini, parlons de ce deuxième jour de Paléo.

A peine arrivé sur la plaine de l’Asse que je dirige ma carcasse jusqu’à un endroit adapté à mon âge. Vu qu’il n’y a pas de stand Le Creuset, je me rabats sur l’Espace Détente pour un massage. Vingt-cinq balles et je n’ai même pas croisé Patrick Bruel! Mais sinon c’était super. Et nécessaire: parce que oui j’ai réussi à me bloquer le dos en dormant. Et oui vous pouvez en déduire que ce soir je suis venu voir Feu! Chatterton. Trentenaire ET fragile.

A quand Uber Eats à Paléo?

Trentenaire fragile, soit exactement le public que Paléo cible pour faire sa marge. Pas encore d’enfants mais déjà plus foi en l’humanité: autant claquer du fric like there is no tomorrow, because: there is no tomorrow. Because la crise climatique et les Vert-e-s qui ne sont pas charismatiques.

Mais pendant que Montreux Jazz propose des fast line, on peut au moins laisser à Paléo de ne pas miser sur un festival à deux vitesses, mais à deux conforts. En théorie tout le monde est égal, mais en pratique il y en a qui s’en sortent mieux que d’autres: bref si le Paléo était un politicien romand, il serait socialiste. Et je vous dis ça mais c’est pas faute d’avoir essayé de gruger le système. La preuve en image:

Un petit tour sur le terrain me confirme que je ne suis de loin pas le seul trentenaire présent ce soir. Des mecs en maillots de foot vintage avec des lignes de cheveux qui reculent dangereusement en direction d’Istanbul. Et des meufs sous paillettes et baby botox qui exhibent des tatouages pour faire croire qu’elles ne les regrettent pas. D’ailleurs, je n’ai jamais compris l’intérêt des tatouages, à part que ça fait un peu de lecture pendant le sexe.

Cela étant, Paléo n’a pas complètement misé sur les trentenaires pour faire du chiffre. Contrairement à 2022, Feu! Chatterton ne joue pas à une heure du matin. On pourra donc rentrer plus tôt et se faire traire en version soft, histoire qu’on revienne applaudir Orelsan vendredi, en achetant du AVNIER X PALÉO X NOS COMPTES ÉPARGNE (à 65 balles la casquette, forcément).

Et puis, ça aurait pu être pire. Le village du monde aurait pu être full trentenaire, c’est-à-dire: japonais. Bon, vous me direz que les pays nordiques partagent avec le Japon ce contraste entre des nations bien rangées et une culture délurée. Le métal hystérique à la Scandinavie, le porno avec des pieuvres au Japon.

Un anus d'alien?

22h15, je retrouve mes potes devant Feu! Ça parle ultra-trail et taux hypothécaires, ça regarde l’horaire papier du festival, tout en se demandant s’il n’aurait pas fallu mettre des chaussettes hautes et blanches de gen Z. J’ai un pull sur les épaules, je bâille, je me juge puis je dissocie. Bâiller devant Feu! Chatterton, peut-on faire plus trentenaire? A part signer un troisième pilier, je veux dire.

Je fais un crochet par une pote trentenaire qui me fait découvrir le skinny bitch. Un cocktail très compatible avec mes ambitions healthy de type «plus jamais je ne bois car c’était dur ce matin mais mon corps est un temple»: vodka, eau gazeuse, un peu de jus de citron et beaucoup de déni de son âge. Le verre est offert mais je sais que je le paierai demain.

A défaut d’aller à Belleville (la scène électro en forme de cristal selon le festival, mais en forme d’anus d’extraterrestre selon moi), je vais dans la tribune qui fait face à la grande scène: la Terrasse. Mon accréditation me permet de gravir les étages et de me rendre compte que la tribune est à l’image de la société ou d’une montagne. Plus on monte et plus c’est blanc. Sur scène, The Cure: Robert Smith chante mais il aurait dû être dans un train fantôme. Lui et moi sommes dans le déni: il faudrait qu’il aille à Istanbul pour ses cheveux, il faudrait que j’aille à la maison pour mon sommeil. Je vais prendre un Uber.

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