Si l’on écoute l’UDC, la Suisse serait au bord de l’asphyxie. Trop de monde, trop de trafic, trop de logements manquants, trop de pression sur les infrastructures. La solution? Graver dans la Constitution un nombre magique: 10 millions d’habitants, pas un de plus. Un slogan séduisant, mais sans aucun effet concret. Une formule simple, percutante, mais purement électorale. Derrière le slogan, il y a surtout une vision faussée de notre pays: celle qu’il existerait une Suisse idéale qu’il suffirait de mettre «sous cloche» pour préserver notre qualité de vie. Une Suisse de carte postale, figée dans le temps, où tout reste immuable et les problèmes disparaissent en fermant les frontières.
Cette Suisse-là n’a jamais existé! Au contraire, notre pays s’est toujours construit grâce à l’ouverture, aux échanges, à l’innovation et au travail. La prospérité suisse ne tombe pas du ciel: elle repose sur des entreprises exportatrices, des hautes écoles et universités stimulées par la compétition internationale, des hôpitaux performants, et des PME qui trouvent une main-d’œuvre qualifiée. cela, nous le devons notamment aux accords bilatéraux avec l’Union européenne. D’ailleurs, l’écrasante majorité (86%!) des étrangers en Suisse travaille. Ils ne profitent pas de l’aide sociale.
Paradoxe frappant
Or, c’est précisément là que cette initiative devient profondément irresponsable. Le plafond de 10 millions d’habitants imposerait, en effet, de résilier l’ensemble des accords bilatéraux. C’est le texte de l’initiative qui le dit. En d’autres termes, elle met en péril l’accès de la Suisse à ses principaux clients, que sont les pays européens. Le risque est immense! Plus de bureaucratie administrative pour engager du personnel; plus de paperasserie et d’entraves pour les entreprises pour vendre leurs produits; des freins immenses pour recruter dans la santé, la recherche, l’agriculture ou la construction. À la fin, ce sont nos emplois, notre prospérité et notre pouvoir d’achat qui paieront la facture.
Le paradoxe est encore plus frappant lorsqu’on examine la question des retraites. Notre population vieillit: le nombre de retraités augmente rapidement, tandis que celui des actifs diminue. Dès aujourd’hui, de nombreux secteurs souffrent déjà de pénuries de personnel. Réduire drastiquement l’immigration de travail signifierait diminuer le nombre de cotisants qui financent l’AVS. Or, les projections sont alarmantes: d’ici 2035, un million de personnes prendront leur retraite.
Notre Pays manquera de près de 460'000 travailleurs; d’ici 2050, un seul actif cotisera pour deux retraités. Pour mémoire, en 1948 (création de l’AVS), on comptait 6,3 actifs pour un retraité (et seulement 3,2 actifs pour un retraité en 2020). Les conséquences sont inévitables: soit il faudra augmenter les cotisations AVS et la TVA, soit repousser l’âge de la retraite. Derrière le slogan simpliste des «10 millions», se cache donc une reality bien moins attrayante: cotiser plus et travailler plus longtemps, jusqu’à 67, voire 70 ans.
Ne pas céder à la politique de la peur
L’UDC prétend défendre la souveraineté suisse. Pourtant, une Suisse isolée n’est pas une Suisse plus forte: c’est une Suisse plus vulnérable, plus dépendante des rapports de force internationaux et moins capable de défendre ses intérêts. La preuve? Lorsque les Etats-Unis augmentent leurs tarifs douaniers à l’encontre de la Suisse, ou que l’UE taxe l’acier, seuls les pays membres de l’EEE (comme l’Islande ou la Norvège) en sont épargnés… pas la Suisse, qui n’en fait pas partie.
La Suisse a les moyens de préserver sa qualité de vie sans céder à la politique de la peur. Nous disposons d’institutions solides, d’infrastructures performantes et d’une politique d’aménagement du territoire très stricte (seulement 7,9% du territoire est urbanisé). Nous pouvons développer les transports publics, protéger notre environnement et maintenir une économie forte, sans pour autant plonger notre économie et notre système de santé dans le chaos.
Mais pour cela, il faut regarder la réalité en face, ne pas vendre une nostalgie imaginaire. Une Suisse prospère n’est pas une Suisse repliée sur elle-même. C’est une Suisse ouverte, confiante et capable d’affronter l’avenir avec pragmatisme.