La chronique de Baptiste Hurni
L’initiative «Pas de Suisse à 10 millions» propose la décroissance version bourgeoise!

L’initiative UDC «10 millions, ça suffit» invente par ses excès un danger nouveau pour la prospérité de la classe moyenne: la décroissance de droite. La chronique de Baptiste Hurni, conseiller aux Etats (PS/NE) et vice-président du Parti socialiste suisse.
Baptiste Hurni dénonce l'initiative de l'UDC «Pas de Suisse à 10 millions».
Baptiste Hurni, conseiller aux Etats (PS/NE)

Contrairement à la décroissance telle que généralement admise, la décroissance de droite est soutenue par plusieurs grandes fortunes de ce pays. Cela peut surprendre, tant le terme de décroissance est assimilé à une forme utopique de nouveau mode d’organisation de la société, un projet de redistribution très radicale des richesses existantes et de renoncement collectif à la prospérité matérielle.

Quoi qu’on en pense, qu’on puisse bien sûr le critiquer franchement, il faut au moins reconnaître que ce projet est collectif. Le renoncement à la prospérité s’applique à tous.

La décroissance de droite, c’est autre chose : un renoncement à la prospérité que pour les classes populaires, mais pas pour les plus riches. Leur projet est pervers : c’est la décroissance dans leur intérêt, le renoncement à la prospérité n’est plus équitable, il se concentre sur le renoncement à la prospérité de la classe moyenne uniquement, et l’opulence consolidée et réaffirmée des plus fortunés.

Les riches épargnés

Avec un oui, les riches et les multinationales s’en sortiront. Par des effets de manche comptables, ils délocaliseront une partie de leurs activités dans les pays voisins pour maintenir leur accès au marché de l’UE.

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Il s’agit bien là d’une catastrophe, de la promesse du chaos
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Ils ne souffriront pas du naufrage à prévoir de nos hôpitaux publics, de nos EMS ou de nos industries horlogères. Ils auront toujours des serveurs dans leurs restaurants étoilés. Ils ne souffriront d’aucune pénurie. Merci pour eux, mais cela commence à ressembler à une mauvaise farce.

Car c’est la classe moyenne qui en portera le fardeau. Cette dernière verra une démographie déséquilibrée miner son système de retraite. Des quantités d’emplois – notamment industriels – disparaitront. Notre tissu de PME subira l’exclusion du marché européen (fin des bilatérales oblige).

Les travailleurs étrangers se concentreront dans les régions frontalières, en vivant en France, en Italie ou en Allemagne avec son cortège d’embouteillage et de dumping salarial. Enfin, les primes d’assurance-maladie augmenteront d’autant plus vite, puisque les immigrés, plus jeunes que la population suisse, cotisent plus qu’ils ne coûtent.

Il s’agit bien là d’une catastrophe, de la promesse du chaos. Mais d’un chaos localisé, dont seront exempt les plus riches.

Des solutions existent

Personne ne conteste l’importance d’une organisation démographique pérenne et durable. Mais non, nous ne faisons pas face à une catastrophe et un naufrage annoncé. Et oui, ces enjeux doivent être pris au sérieux. Les prendre au sérieux, cela veut dire mobiliser nos outils – existants – avec engagement, sérieux et précision. Ces outils ont l’immense mérite de répondre au problème, sans en créer de nouveaux.

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La décroissance qui est proposée est une décroissance pour la seule classe moyenne
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Si nous voulons réduire la croissance démographique, et si nous voulons compenser les effets de l’ouverture économique et de libre circulation des travailleurs, faisons-le par des mesures qui protègent celles et ceux qui en ont besoin:

  • Consolidons donc la législation qui protège les travailleurs contre le dumping salarial.
    Investissons dans nos services publics.
  • Attelons-nous à répartir équitablement les habitants, y compris dans les régions décentralisées ce pays qui se dépeuplent et soutenons-y l’industrie et la création d’emploi.
  • Réformons la Lex Koller pour empêcher les fonds étrangers d’investir dans notre parc immobilier et contribuant ainsi à l’augmentation des loyers
  • Orientons et soutenons la formation professionnelle dans les domaines qui souffrent d‘un manque de main d’œuvre.

Oui, nous avons des solutions, certes moins spectaculaires, mais beaucoup plus efficaces. Le numéro de prestidigitateur auquel se prête les pontes du plus grand parti du pays ne doit laisser planer aucun doute: La décroissance qui est proposée – c’est bien de cela qu’il s’agit – est une décroissance pour la seule classe moyenne.

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