Avec l'initiative «pour une Suisse à 10 millions», appelée aussi «initiative du chaos» par ses nombreux opposant-es, la population réalise qu'une initiative raciste et xénophobe peut avoir un impact sur les droits des uns et des autres, via la prospérité économique du pays. A Genève, c'est encore plus direct, puisque le Grand conseil genevois, fâché de voir la plupart des communes de son canton autoriser les maillots couvrants (dont le «burkini»), décide tout seul, en sapant l'autonomie communale, d'interdire… tous les maillots couvrants.
Les Genevois-es se réveillent donc dans un monde où leurs enfants ne peuvent pas porter de maillot UV, ni les personnes avec des problèmes dermatologiques, pour ne citer qu'elles. Les Genevois-es découvrent donc qu'en Suisse on peut nous interdire de porter des vêtements! Les musulmanes le savaient, elles.
Et c'est ainsi qu'au niveau fédéral, les bataillons se lèvent contre l'initiative de l'Union démocratique du centre (UDC) «pour une Suisse à 10 millions». Elle serait «trompeuse», «dangereuse». On commente les chiffres faux, l'indécence de la manipulation. Au niveau cantonal genevois, on s'organise pour recourir contre la loi, on s'insurge sur tous les réseaux, on interpelle. Il serait «indécent» de vouloir interdire des vêtements, on serait «retournés à l'âge de pierre».
Quand tout cela ne concernait que les personnes musulmanes, personne pour s'insurger et réagir. Mais qu'est-ce qui a changé? Eh bien la réponse est simple, aujourd'hui on réalise que tout le monde est visé. Pourtant, c'était le cas depuis le début. A chaque droit retiré à la minorité musulmane, c'est en réalité les droits fondamentaux collectifs qui sont visés et qui en souffrent. Malin!
Les propositions indécentes de l'UDC
Tout le monde connaît le fameux texte: «Quand ils sont venus chercher les communistes (syndicalistes, juifs, catholiques....), je n'ai rien dit, je n'étais pas communiste (syndicaliste, juif, catholique...). Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour protester.» Aujourd'hui il reste du monde pour protester, mais la problématique est différente.
Nous avons accepté les propositions indécentes de l'UDC d'interdiction des minarets (nous sommes encore les seuls au monde), pour le «renvoi des criminels étrangers» (un permis C qui vole un vélo), contre l'«immigration de masse», pour l'interdiction de la «burqa» ou de la dissimulation du visage (qui aujourd'hui s'applique quasiment exclusivement aux manifestant-es, bravo), de durcir l'asile pour arriver aujourd'hui à une situation où les personnes accueillies en Suisse sont recluses dans des centres fédéraux et violentées (c'est documenté).
Dans les colonnes de Blick, même la conseillère nationale PLR Jacqueline De Quattro, fervente défenseuse de l'initiative contre la dissimulation du visage en 2021, fustige et critique l'initiative de l'UDC. «L'initiative 10 millions menace notre sécurité intérieure». Le programme qu'elle propose n'est pas plus humain: «Sanctionnons les pays qui ne coopèrent pas lors de la réadmission de leurs ressortissants. Renvoyons les requérants délinquants. Raccourcissons les procédures. Mettons un terme au tourisme médical. Arrêtons les admissions «provisoires» de séjour qui durent des années! Stoppons les abus.». Jacqueline de Quattro s'est alliée corps et âme à l'UDC pour taper sur les musulman-es, en renforçant ainsi la position de l'UDC. C'est ce qu'ont fait tous les partis de droite, et une partie de la gauche.
On a également laissé faire l'UDC avec ses visuels et discours racistes. On se rappelle de la fameuse affiche où un mouton blanc donne un coup de talons à un mouton noir et le sort du drapeau suisse. On se rappelle des affiches où les minarets transpercent le drapeau suisse comme des missiles, ou encore les musulmanes vêtues de burqas noires telles des corbeaux et le regard menaçant. L'UDC a tout de même été condamné pour son affiche «Des Kosovars poignardent des Suisses» en 2011.
«On en redemande»
Pour les piscines, c'est le Centre qui a pavé la voie au parti d'extrême droite. L'UDC avait fait une proposition de norme pénale pour amender les personnes qui iraient se baigner à Genève avec un «burkini». La proposition n'allait pas passer. C'est Alia Chaker Mangeat, du Centre, qui a reformulé la formulation pour qu'elle passe, sous les applaudissements de l'UDC. Nous avons donc une mesure sexiste et raciste qui vise à contrôler les corps des femmes, et plus spécifiquement des femmes musulmanes, et qui aujourd’hui expose de facto les enfants au soleil, qui n'a pu passer que par la volonté du Centre, avec le soutien d'une Verte, à l'image d'une partie de la gauche, molle et complexée.
Dans un autre registre, médiatique celui-ci, la RTS et d'autres médias ont continué à inviter le conseiller national UDC Jean-Luc Addor pour débattre de la question des musulman-es en Suisse, alors qu'il a été condamné par le Tribunal fédéral pour avoir écrit sur Twitter «on en redemande» après une fusillade dans une mosquée. Le corps politique et médiatique a largement contribué à la position dominante de l'UDC aujourd'hui, en acceptant les discours, propositions et images indécentes de l'UDC sur les musulman-es, les étrangers et l'asile.
Aujourd'hui, l'UDC et ses alliés menacent frontalement la prospérité de la Suisse, et la liberté individuelle des Genevois-es, et tout le monde s'agite comme dans une fourmillière. J'avoue, de ma position de fille d'immigrés, musulmane, juriste, engagée, féministe, et donc de facto en état d'alerte depuis ma naissance, éprouver un semblant de satisfaction de voir les personnes qui ont admis et pavé la route vers le pouvoir de l'UDC en validant ses thèses racistes et xénophobes, paniquer aujourd'hui, maintenant que l'UDC s'attaque à toute la population suisse et en particulier à son économie, et à la liberté corporelle des Genevois-es.
La défense des très riches
Mais pourquoi soutenir l'UDC quand on n’est pas ultra riche? Très bonne question. L'UDC propose, très honnêtement, d'augmenter l'âge de la retraite pour pallier au manque de personnel si l'initiative passe. Bonjour et bon matin comme on dit en arabe «Sabah al kheir».
Oui, les instances dirigeantes de l'UDC sont simplement un lobby de riches fortunes. Oui, la population est manipulée par l'UDC à détester les musulman-es, les Noir-es et autres frontaliers, pour faire passer une idée centrale qui est (roulement de tambour): la défense du capital des très riches.
Alors oui, il faut largement refuser l'initiative des 10 millions, tout comme l'interdiction des signes religieux au parlement genevois le 14 juin 2026, et recourir contre l'interdiction des maillots couvrants dans les piscines. Mais plus largement, il faut faire barrage aux idées nauséabondes de l'UDC, toujours et partout, même quand ses idées nous séduisent. Il faut, en Suisse, refuser à tout prix les idées d'extrême droite qui se propagent dans le monde comme une traînée de poudre, facilitées par une droite et un centre de plus en plus complaisants, et une gauche trop souvent molle.