Par Claude Ansermoz
La démocratie ne mérite pas ça

Des parlementaires transformés en «traîtres à la Patrie» parce qu’ils ne votent pas comme l’UDC: à l’heure où s’ouvre la bataille des Bilatérales III, cette façon de faire abîme bien davantage la démocratie qu’elle ne la défend, estime Claude Ansermoz, rédacteur en chef en charge des contenus
Des parlementaires transformés en «traîtres à la Patrie» parce qu’ils ne votent pas comme l’UDC: à l’heure où s’ouvre la bataille des Bilatérales III, cette façon de faire abîme bien davantage la démocratie qu’elle ne la défend, estime Claude Ansermoz
Photo: BLICK
Claude Ansermoz
Claude AnsermozRédacteur en chef en charge des contenus

A défaut de convaincre le peuple, faut-il désormais désigner ceux qui pensent autrement comme des «traîtres»? A l’approche du débat sur les Bilatérales III, certaines méthodes devraient inquiéter bien au-delà des clivages politiques.

C’est donc ça, la nouvelle recette de l’UDC. À défaut de convaincre le peuple - la dernière votation sur la neutralité a été une claque - on s’en prend désormais directement à ceux qui ne pensent pas comme vous. Dès le lendemain de ce dimanche noir pour les partisans de Christoph Blocher et de Pro Suisse, l’UDC écrivait déjà: «Méfiez-vous des politiciens sans plus aucun attachement pour leur pays qui siègent au Palais fédéral.» Le ton était donné.

Des «traîtres» nommément désignés

Visiblement, cela ne suffit pas. Comme le raconte le centriste valaisan Raymond Loretan sur Facebook, circule désormais un texte anonyme intitulé: «Les traîtres à la Patrie: la liste de 30 conseillers aux États qui vendent la Suisse à l’UE». Les parlementaires qui ont approuvé ce prétendu «traité de soumission» sont ainsi désignés nommément et livrés à l’opprobre public.

On peut combattre un accord ou une décision politique. On est en droit d’estimer qu’un parlementaire se trompe lourdement. C’est même le principe du débat démocratique.

Mais dresser des listes de personnes, les qualifier de «traîtres» et suggérer qu’elles auraient vendu leur pays parce qu’elles ont voté autrement que vous, c’est autre chose. On ne combat plus des idées, mais des personnes

Il y a trois mois, j’avais dénoncé dans un article pour Blick une exposition lausannoise montée par un collectif lui aussi anonyme, qui dressait la liste de journalistes accusés de «collaborer» avec le régime israélien. L’exposition a depuis été suspendue. La logique est la même. On ne combat plus seulement des idées, des articles ou des votes. On désigne des individus. On les cloue au pilori.

On explique qu’ils ne pensent pas simplement différemment, mais qu’ils pensent mal. Qu’ils trahissent. Qu’ils collaborent. Qu’ils ne seraient, finalement, plus vraiment du bon côté. Cette manière de faire n’est pas digne de notre régime politique.

Oui, il faut débattre des Bilatérales III

Cela n’empêche absolument pas d’avoir un débat de fond sur les Bilatérales III. Bien au contraire. Le paquet le mérite par sa portée institutionnelle et sur la nécessité, ou non, d’une double majorité du peuple et des cantons.

Je suis plutôt de ceux qui pensent que oui. Parce qu’un accord aussi important, appelé à structurer durablement les relations entre la Suisse et l’Union européenne, devrait reposer sur une assise populaire particulièrement solide. Si l’on n’est pas capable de réunir une majorité claire et convaincante autour d’un tel projet, entre 55 et 60% au minimum, il est légitime de se demander s’il est politiquement mûr.

Mais précisément: ce débat mérite mieux que des listes de «traîtres», des accusations de soumission et des procès en patriotisme. L’UDC aime rappeler son attachement à la démocratie directe. Elle devrait aussi se souvenir de ce que cette démocratie suppose: accepter que d’autres pensent différemment sans les présenter comme des ennemis de leur propre pays.

Le débat sur les Bilatérales III sera suffisamment important et suffisamment dur comme ça.Il n’a pas besoin de cette mise au pilori. Et cette façon de faire, elle, ne mérite qu’un qualificatif: immonde.

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