Depuis plus d’une décennie, le Burundi est plongé dans une crise politique et sécuritaire profonde. Pourtant, certains pays européens, dont la Suisse, tendent aujourd’hui à en relativiser la gravité, notamment dans le cadre de leurs politiques migratoires. La décision du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) de procéder cette semaine – de nouveau – le renvoi forcé d’une dizaine de ressortissants burundais vers leur pays suscite de vives inquiétudes. Elle soulève en effet des questions sérieuses quant au respect du principe de protection ainsi qu’à l’évaluation réelle des risques auxquels ces personnes pourraient être exposées en cas de retour.
La crise burundaise actuelle trouve entre autres son origine en 2015, lorsque Pierre Nkurunziza décide de briguer un troisième mandat, en contradiction avec l’esprit des accords de paix d’Arusha. La contestation populaire qui s’ensuit est violemment réprimée, ouvrant un cycle de violences et de dérives autoritaires. Malgré les changements institutionnels affichés depuis lors par le régime, la réalité demeure préoccupante: le Burundi ne peut être considéré comme un Etat stable. Les constats dressés par un récent rapport du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, ainsi que par de nombreuses organisations indépendantes, sont sans équivoque.
Le gouvernement en place est régulièrement accusé d’exécutions extrajudiciaires, de disparitions forcées, d’actes de torture, de détentions arbitraires et de restrictions sévères de la liberté d’expression et de la presse. Les personnes ciblées sont bien identifiées : opposants politiques, journalistes, défenseurs des droits humains – et, plus largement, toute voix critique. Face à cette situation, des milliers de Burundaises et de Burundais ont fui leur pays et continuent de le faire, à la recherche de protection et d’un avenir plus sûr, notamment en Suisse.
Pourtant, dans ce contexte, pourquoi la Suisse continue-t-elle d’exiger le renvoi renforcé de ces personnes réfugiées? Parler de «retour possible» relève de la fiction. Les témoignages et les enquêtes concordent. En effet, les personnes qui rentrent d’exil sont particulièrement exposées. Soupçonnées de trahison ou d’opposition, elles deviennent par définition des cibles vulnérables.
Une obligation juridique et morale
Face à cette réalité, la Suisse ne peut se permettre de complaisance. Elle doit agir avec cohérence et responsabilité, fidèle à ses engagements en matière de droit international. Comme l’exigent plusieurs organisations de la société civile, telles que l’association Droit de rester et la Communauté burundaise de Suisse, il convient d’abord de suspendre immédiatement tous les renvois forcés vers le Burundi. Ensuite, il est nécessaire de reconnaître clairement que ce pays ne peut être considéré comme sûr et d’appliquer une présomption de risque pour ses ressortissants demandeurs d’asile.
J’estime que ces personnes réfugiées doivent bénéficier l’asile et appliquer le principe de non-refoulement, inscrit à l’article 33 de la Convention de Genève, qui interdit de renvoyer une personne vers un pays où sa vie ou sa liberté sont menacées. Ce principe n’est pas une option: c’est une obligation juridique et morale.
Dans le même esprit, toutes les demandes d’asile des Burundais déboutés doivent faire l’objet d’un réexamen équitable, à la lumière de la situation actuelle du pays – et non sur la base d’analyses biaisées ou optimistes. Enfin, la détention administrative des demandeurs d’asile burundais en attente de renvoi doit cesser. Enfermer des personnes que l’on ne peut renvoyer en sécurité est non seulement absurde, mais profondément injuste.
Ces revendications viennent d’une réalité alarmante. Le 5 avril dernier, à Zurich, un jeune demandeur d’asile burundais s’est suicidé, submergé par la peur d’un renvoi vers son pays d’origine après le rejet de sa demande d’asile. Ce drame ne peut être réduit à un fait isolé ni à une réaction irrationnelle. Au contraire, il révèle l’angoisse profonde que peut susciter la perspective d’un retour vers un pays où la situation politique et sécuritaire demeure préoccupante. Peut-on réellement ignorer cet événement en considérant que la crainte des personnes concernées serait exagérée ou irrationnelle?
Une telle lecture risquerait de minimiser la détresse humaine qui se cache derrière chaque décision de renvoi. Notre politique d’asile – si elle est responsable – ne peut se limiter à une analyse strictement administrative, sans tenir compte des conséquences humaines et psychologiques. Lorsque la peur du renvoi conduit à un geste aussi désespéré, cela doit nous interpeller collectivement. Derrière chaque dossier se trouve une personne, avec son histoire, sa vulnérabilité et ses craintes.