Les chercheurs mettent en garde
Ce courant atlantique pourrait bientôt entraîner un froid glacial en Europe

L'arrêt du courant atlantique Amoc pourrait modifier fondamentalement le monde. Les chercheurs alertent contre des températures glaciales qui pourraient toucher certaines régions d'Europe. A quel point ce scénario est-il réaliste – et quand pourrait-on en arriver là?
Publié: 27.02.2024 à 11:22 heures
Le courant atlantique AMOC assure des températures douces en Europe (image symbolique).

La plupart des gens peuvent citer quelques effets particulièrement importants du réchauffement climatique sur la terre: la fonte des calottes polaires et le dégel du permafrost. En revanche, on sait beaucoup moins que le courant atlantique Amoc (pour Atlantic Meridional Overturning Circulation) s'affaiblit. Et pourtant, ce phénomène est tout aussi menaçant.

La situation serait particulièrement grave si ce courant situé dans l'océan Atlantique, dont fait également partie le Gulf Stream, devait complètement s'effondrer. Les spécialistes évoquent même un «point de bascule», car l'Amoc pourrait s'arrêter en quelques décennies, ce qui aurait des conséquences irréversibles.

Les chercheurs ont simulé un effondrement

En gros, l'Amoc déplace la chaleur de l'Atlantique sud vers l'Atlantique nord et contribue ainsi à un climat relativement doux en Europe occidentale et septentrionale. La question de savoir si et dans quelles circonstances ce courant pourrait s'effondrer fait l'objet d'un débat intense parmi les spécialistes.

Cependant, de plus en plus d'éléments indiquent que cela est à la fois possible et de plus en plus probable. Ainsi, des chercheurs néerlandais ont récemment démontré dans la revue spécialisée «Science Advances» qu'ils pouvaient simuler un effondrement de l'Amoc dans certaines conditions, y compris dans un modèle climatique plus complexe. Ce travail a été jugé solide par plusieurs spécialistes, mais certaines hypothèses de l'équipe néerlandaise ont également été critiquées.

L'équipe a par ailleurs présenté une sorte de système d'alerte anticipé qui, selon les chercheurs, montre que l'Amoc suit une tendance évolutive qui devrait aboutir à un point de basculement climatique.

15 degrés de moins en 100 ans

Selon les analyses, les conséquences d'un effondrement seraient dramatiques: dans certaines villes d'Europe, la température moyenne annuelle pourrait connaître une baisse de plusieurs unités – jusqu'à 15 degrés en 100 ans dans certaines régions. La baisse serait particulièrement forte en hiver et dans le nord-ouest de l'Europe. Ainsi, à Bergen, en Norvège, le mois de février pourrait se rafraîchir de plus de trois degrés par décennie. On ne peut qu'imaginer les effets dévastateurs de changements aussi rapides et extrêmes sur la nature et l'agriculture.

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D'autres régions pourraient à l'inverse connaître un réchauffement accéléré. Pour l'Amazonie, l'analyse montre un changement drastique des modèles de précipitations. «En outre, on prévoit que l'effondrement brutal du courant océanique fera monter le niveau de la mer de 100 centimètres en Europe», déclare dans un communiqué le directeur de l'étude René van Westen de l'université d'Utrecht.

Pour comprendre les effets de la crise climatique sur l'Amoc, il faut examiner le système d'un peu plus près. Il se compose – pour simplifier – de deux courants opposés. L'eau chaude est transportée près de la surface depuis les régions du sud de l'Atlantique vers le nord. Là, elle se refroidit et descend à proximité des pôles. En profondeur, elle s'écoule à nouveau vers le sud sous forme de courant froid.

Une eau de plus en plus chaude et de moins en moins salée dans le nord

Les différences de densité de l'eau sont les moteurs de ce système. Pour simplifier, on peut dire que l'eau devient particulièrement lourde à proximité des pôles parce qu'elle est froide et salée. Elle descend donc en profondeur et crée ainsi une dynamique.

Or, selon les spécialistes, le réchauffement climatique a pour effet de freiner ce système. D'une part, la température des eaux de surface augmente dans le Grand Nord. D'autre part, l'apport d'eau douce, provenant par exemple de la fonte des calottes glaciaires, y rend l'eau moins salée. Ces deux phénomènes diminuent la densité des eaux de surface dans le nord, ce qui a pour conséquence d'affaiblir la propulsion de l'Amoc. Dans le pire des cas, le phénomène s'amplifierait de plus en plus jusqu'à l'effondrement total de l'Amoc

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La question est de savoir dans quelles circonstances un tel effondrement pourrait se produire – et surtout quand. L'équipe de van Westen, comme beaucoup d'autres spécialistes, ne donne pas de réponse directe à cette question.

Critique des spécialistes

On ne peut pas en dire autant des chercheurs danois qui, en juillet dernier, ont tout de même osé faire une prédiction dans la revue spécialisée «Nature Communications». Selon leurs analyses, il est fort probable que l'Amoc s'effondre entre 2025 et 2095. La réponse des spécialistes a été rapide et l'étude a été fortement critiquée. De nombreux chercheurs ont estimé que les prédictions n'étaient pas défendables, notamment pour des raisons méthodologiques.

Ainsi, Niklas Boers de l'université technique de Munich mène lui-même des recherches intensives sur l'atténuation de l'Amoc et critique l'absence de prise en compte des incertitudes existantes dans le modèle danois. Le travail émet des hypothèses beaucoup trop simplistes pour prédire l'évolution future de l'Amoc à partir des seules données historiques, déclare-t-il à l'agence de presse allemande DPA. D'un autre côté, les chercheurs néerlandais autour de van Westen écrivent à propos des conclusions de leurs collègues danois: «Leur estimation du point de basculement pourrait être correcte».

Johanna Baehr, modélisatrice climatique en chef à l'Institut d'océanographie de l'université de Hambourg, souligne, elle aussi, dans un entretien avec DPA les incertitudes inhérentes à un pronostic: «Nous ne savons pas si et quand un tel effondrement aura lieu, que ce soit dans 50, 100 ou 1000 ans». Mais la chercheuse déclare également, en se référant à l'étude néerlandaise, que «la possibilité d'un effondrement ne peut désormais plus être totalement écartée». La tâche de la science est dorénavant de délimiter toujours plus un cadre temporel possible.

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Pour Johanna Baehr, le sixième rapport d'évaluation du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) reste la référence. Il y est dit que l'Amoc s'affaiblira très probablement au cours du 21e siècle, quel que soit le scénario.

Le point de basculement climatique discuté dans d'autres systèmes

L'Amoc n'est pas le seul système à faire l'objet de discussions en tant que soi-disant élément de basculement. A la fin de l'année dernière, le «Global Tipping Points Report» a mis en évidence cinq grands systèmes naturels qui se trouvent face à des bouleversements potentiellement irréversibles. Il est toutefois difficile, voire impossible, de déterminer concrètement à quel point un élément de basculement est proche de l'effondrement. Trop de composants entrent en jeu.

En ce qui concerne l'Amoc, il n'est pas clair, selon Niklas Boers, quelle quantité d'eau douce supplémentaire arrivera effectivement à terme dans le nord de l'Atlantique, que ce soit par la fonte des calottes polaires ou par un apport plus important des fleuves et des pluies supplémentaires. L'endroit exact où l'eau douce pénètre joue en outre un rôle important. D'autre part, on craint que les modèles ne présentent l'Amoc comme trop stable. Le courant est actuellement plus faible qu'il ne l'a jamais été au cours des 1000 dernières années.

Pour Stefan Rahmstorf, de l'Institut de Potsdam pour la recherche sur l'impact climatique (PIK), le risque d'effondrement doit être réduit à tout prix. «La question n'est pas de savoir si nous sommes sûrs que cela va arriver. Le problème est que nous devons l'exclure à 99,9 pour cent», écrit-il dans un billet de blog. Lorsqu'il y aura un signal d'alarme clair, il sera trop tard pour faire quelque chose à ce sujet, ajoute-t-il.

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(Avec l'ATS)

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