Avec plus de 2,7 millions de cartes à collectionner, une pour chaque page du Wikipédia francophone, le jeu québécois en ligne «WikiMasters» connaît un succès fulgurant, avec plus de 330'000 utilisateurs en quête de vignettes virtuelles. Créé mi-mars par le développeur de 24 ans Naïm Ouellet, et largement popularisé par le marathon caritatif de streameurs ZEvent début septembre, ce jeu en ligne est devenu un incontournable dans la longue liste des jeux dérivés de l'encyclopédie collaborative.
«J'ai monté la plus grande collection 'mathématiques' du jeu, avec plus de 5000 cartes différentes», se targue Louis, 23 ans. Ses cartes, obtenues en ouvrant des paquets surprise gratuits, peuvent ensuite être échangées, ou vendues aux enchères pour accumuler des «wikibidous», la monnaie virtuelle du jeu.
La valeur de chacune d'entre elles découle du nombre de visites mensuelles de l'article Wikipédia qu'elle représente: peu s'intéressent au joueur de water-polo croate Sinisa Skolnekovic, classé comme «commun», là où le nombre de visiteurs de la page «Zinédine Zidane» en fait une carte «légendaire».
Victime de son succès
Wassim Hadouchi, 21 ans, trouve «le côté imprévisible des cartes très amusant», mais regrette «des problèmes de fonctionnement depuis que le jeu a gagné en popularité», le trafic étant ralenti depuis l'important succès de la plateforme. «Il y a aussi un vrai problème de transparence», ajoute l'étudiant dont la collection dépasse 30'000 cartes, «les CGU (conditions générales d'utilisation) sont assez opaques».
S'il est possible de jouer gratuitement, WikiMasters propose aussi une transaction de trois euros pour 2500 «wikibidous» et un abonnement à sept euros par mois, qui permet notamment de tirer plus de cartes.
«Le buzz est très jeune, donc l'aspect finance n'est pas encore tout à fait clair», explique le créateur à l'AFP. En plus des cinq salaires versés par son entreprise, il affirme qu'une «grosse majorité des revenus sont réinvestis dans WikiMasters». Quant aux problèmes de stabilité des serveurs, «ils sont notre priorité», insiste-t-il. Chez Wikipédia, le nouveau jeu est perçu d'un «oeil sympathique».
«Les joueurs corrigent nos pages quand ils voient des informations manquantes, c'est bien, mais il peut y avoir un effet pervers, voire des actes de vandalisme. Certains joueurs peuvent supprimer ou modifier des pages Wikipédia pour jouer avec les points de leurs cartes», s'inquiète Rémy Gerbet, directeur de la branche française de Wikimédia, l'organisation à but non lucratif derrière l'encyclopédie.
Modération naissante
En plus de ces risques, «il faut noter une quantité inquiétante de comptes d'extrême droite, voire nazis, sur le jeu. Les gens exposent des figures nazies dans leur collection, et font monter le prix (de ces cartes) en flèche», déplore Adèle Pouliquen, joueuse de 21 ans et cheffe d'une guilde (un groupe de joueurs). Elle explique essayer de «racheter ces cartes pour les faire sortir du circuit».
D'autres cartes, qui ont pour photo d'illustration des images de nudité, voire à caractère pornographique, acquièrent de plus en plus de popularité dans les ventes aux enchères. «C'est un problème que je n'avais pas vu venir. Outre l'interdiction aux moins de 18 ans, on est en train de mettre en place une équipe de modération», explique Naïm Ouellet.
Mais WikiMasters n'est pas une exception dans l'univers des jeux issus de Wikipédia, dont l'interface ouverte permet de réutiliser librement les données. Pédantix, site où l'on doit deviner le sujet d'une page Wikipédia à partir d'un texte à trous, conserve depuis sa création en 2022 «une constante de 30'000 utilisateurs par jour», explique son créateur, qui souhaite rester anonyme.
De nombreux jeux se sont aussi développés sur le principe des «Wiki Races», soit des «courses» qui consistent à naviguer sur Wikipédia en utilisant seulement les liens présents sur les pages pour atterrir d'un article à un autre en faisant le moins de clics possible. WikiMasters, de son côté, engrange plus de 40'000 inscriptions quotidiennes, dont 95% en France. Naïm Ouellet prévoit de sortir une application mobile et de traduire le jeu en anglais.