Yves Bigot a (presque) tout fait dans l'audiovisuel francophone. Avant de présider TV5 Monde (2012-2024), cet homme-orchestre de la radio a dirigé la RTBF belge, après avoir officié sur Europe 1, RTL ou encore France 2. Fin connaisseur des arcanes de la SSR, il livre sa vision panoramique de l'audiovisuel public avant la votation du 8 mars sur l'initiative «200 francs, ça suffit».
Yves Bigot, le service public de l'audiovisuel est attaqué en Suisse, en France, au Royaume-Uni, en Belgique. Cela veut dire qu'il a fait son temps et qu'il ne correspond plus aux attentes du public?
Non. Cela veut surtout dire qu'aujourd'hui, tout est remis en question tout le temps. Nos sociétés sont de plus en plus polarisées, sous l’effet des réseaux sociaux et des chaînes d’information (et d’opinion). La critique est peu ou prou partout la même: le service de la radio et de la télévision est accusé d'être progressiste, bref, de gauche. Mais attention: cette critique politique se double d'un appétit économique et financier.
Dans tous nos pays, les milliardaires – et les fonds d’investissement – cherchent à la fois à optimiser leurs revenus et à accroître leur influence, pour des raisons de business, d’ambition personnelle et d’idéologie. Ils souhaitent donc tout à la fois s’emparer de l’espace occupé par le service public (son budget et ses revenus) et éliminer ses enquêtes et investigations les concernant, eux ou leurs soutiens. C'est la toile de fond de l'assaut contre le service public.
Vous estimez donc que le service public remplit toujours sa mission?
Bien sûr que oui. Dans les pays que vous avez cités, à commencer par la Suisse, la radio et la TV publiques remplissent largement leur mission qui consiste à informer, éduquer et divertir. Le privé a, lui, pour but essentiel de rentabiliser son audience grâce à des revenus publicitaires, transformés en dividendes pour ses actionnaires. Il recherche avant tout le succès auprès des cibles recherchées par les annonceurs, ce fameux «temps de cerveau disponible».
J'y ajoute un élément très important pour nos sociétés sans cesse bousculées: le privé est instable. Il évolue au gré des rapports de force économiques et financiers, alors que le service public, lui, constitue un pôle de stabilité. C’est lui, grâce à ses commandes, qui entretient le plus le tissu professionnel de l'audiovisuel. Lui seul présente massivement des émissions culturelles, des œuvres de fiction exigeantes, des documentaires pointus, diffuse des spectacles et des sports plus confidentiels, et assure des enquêtes et investigations poussées.
Sauf que tout cela coûte cher, et parfois beaucoup trop cher au vu des résultats...
Partout, en particulier en France, le service public a du mal à se réformer. C'est vrai, pour des raisons politiques et historiques structurelles. Sa dépendance au pouvoir – malgré l’indépendance inscrite dans la loi – empêche la plupart des dirigeants de réaliser les réformes nécessaires, autant en matière de gestion des personnels que de leur employabilité, particulièrement sensible au moment de la bascule numérique. On superpose, faute de pouvoir remplacer: peur des syndicats, de la grève, désir de toucher sa part variable, hypocrisie de la tutelle, renouvellement de mandat…Une autre critique, en France, vise les producteurs qui s'enrichissent sur le dos du contribuable.
Elle a été mise en évidence lors des auditions de l'actuelle commission d'enquête parlementaire, trés controversée. Vrai? Pas faux en tout cas. Mais il faut remettre dans le contexte. Il était normal, autrefois, d'offrir un statut aux stars des chaînes publiques pour les sécuriser et les récompenser de leurs performances qui profitaient à tous. La situation est différente maintenant car beaucoup de ces producteurs-animateurs ont vendu leurs sociétés à des groupes, souvent multinationaux et parfois même à des fonds de pension ou d’investissement américains, lesquels exigent des marges parfois excessives. Ceux-là profitent du service public. C'est un problème.
Et la critique politique sur le service public qui penche à gauche?
Elle est en partie justifiée. En France, un consensus né de la Libération a longtemps prévalu au sein de l'audiovisuel public: au Parti communiste l’emploi, aux gaullistes l’éditorial! Il a été bousculé une première fois par Mai 68, puis une seconde fois en mai 1981 lors de l'arrivée des socialistes et des communistes au pouvoir. Le service public a toujours accueilli majoritairement des journalistes et présentateurs de gauche, théoriquement là à l’abri des pressions politiques ou économiques. Nous vivons, je le répète, dans une époque polarisée où chacun doit apporter la preuve de sa légitimité. Or, de ce point de vue, nous avons quelques problèmes en France. Dès lors que la présentatrice du 20 heures de France 2 est la compagne d’un chef de parti, candidat potentiel à la présidence de la République, et que le directeur des programmes de France Télévisions, depuis peu également en charge de l’information, est un militant politique avéré, cela interroge, indépendamment de leur talent et de leur intégrité personnelle.
Donc, oui, un rééquilibrage en faveur de plus de transparence et de rigueur dans l’équité et l’impartialité, notamment dans le choix des invités, des experts et des producteurs, serait bienvenu pour restaurer la confiance de l’ensemble des citoyens dans leur service public.
Les démocraties ont-elles besoin d’un service public de la radio et de la télévision?
Absolument. Regardez les Etats-Unis qui n’en ont pas (PBS n’a rien à voir avec ceux que connaissent l’Europe et le Canada). Regardez dans quel état de sujétion se trouvent désormais la grande majorité des médias américains.
Le problème n’est pas celui du service public, mais de sa structure, de son financement et de ses dirigeants. En France, les maux sont connus: gabegie de moyens, multiplication des services support, aucune synergie, aucune stratégie cohérente, mais création d’emplois doublons au détriment des contenus, et saupoudrage des postes et des parachutages. Conséquences: illisibilité des lignes éditoriales, soumises aux performances d’auto-financement et à l’humeur comme à la couleur de la tutelle, management affaibli par le manque de visibilité budgétaire.
La Suisse est à l'abri de cela grâce à la structure même de la SSR et au sérieux budgétaire helvétique. La RTBF belge bénéficie aussi d'un audiovisuel public intégré, contrairement à la France où il est éclaté en huit sociétés. Enfin, la fragilité organisée des dirigeants peut etre, dans ses sociétés, problématique: soumis aux critiques incessantes des politiques, aux exigences de leurs tutelles et aux pressions des commandes, ils sont en danger dès lors que se profile la perspective de leur renouvellement.
En somme, le service public est malade, mais indispensable?
On peut résumer les choses comme ça. J'ai répondu à vos questions avec l'exemple français en tête, donc comparaison n'est pas toujours raison... Disons que dans mon pays, la radio, la télévision, le streaming et le numérique devraient être confiés à des professionnels reconnus par leurs pairs. Or ils sont malheureusement régis le plus souvent comme un mécano politique en fonction d’intérêts sans lien avec ceux des entreprises, des personnels ni des citoyens.