Les événements des 13 et 17 octobre 2026 ont révélé la dangerosité de certaines armes utilisées par les forces de l'ordre françaises, dont certaines ont été introduites en 2025 et en 2026. Malgré le retrait de plusieurs grenades jugées trop dangereuses par le Ministère français de l'Intérieur, leurs remplaçantes continuent de provoquer des mutilations graves, laissant des victimes éborgnées et amputées, y compris parmi des personnes qui ne compteraient pas parmi les manifestants.
Responsables de graves blessures, les grenades assourdissantes et celles lacrymogènes sont à l'origine de scènes particulièrement sanglantes à travers le pays ces derniers jours.
Une grenade faussement plus sûre
La grenade assourdissante GL-304 a fait l'objet d'une enquête du «Monde», qui révèle qu'elle «accumule les incidents», alors qu'elle a été adoptée en juin 2025 «pour réduire autant que possible le risque de blessures». D'après les témoignages, le 13 octobre à Paris, ce modèle a blessé deux victimes, violemment impacté un groupe de policiers et failli engendrer un quatrième incident grave.
Lors d'un des incidents, la grenade roule au sol, après avoir été dégoupillée par un policier, puis explose, et ses éclats vont se loger dans la jambe d'une victime, qui témoigne d'une forte douleur qui l'a menée à boiter.
Dans un autre cas, un policier lance une grenade dégoupillée qui atterrit à proximité d'un groupe de CRS, qui se retrouvent touchés également, selon «Le Monde».
Pas de distance de sécurité
Condor, le fabricant brésilien du GL-304, recommande une distance de sécurité de 10 mètres, mais elle n'aurait pas été respectée: les images étudiées par «Le Monde» ont en effet montré des explosions à distance inférieure lors des opérations policières. Le Ministère de l'Intérieur assume ouvertement: il répond qu'une telle distance ferait «perdre tout leur intérêt» à ce type d’arme. A ce jour, la GL-304 reste autorisée malgré sa dangerosité avérée.
L'arsenal de grenades assourdissantes inclut aussi l’EF-SON, qui vient d'être suspendue à titre conservatoire après avoir arraché la main d’un lycéen de 15 ans le 5 octobre à Lens. «Ses blessures s'apparentent à des blessures de guerre!», a déclaré son avocat à Franceinfo. Le jeune a été amputé d'une main, tandis que l'autre est fortement abîmée. Selon sa déposition, il serait arrivé à son lycée pour assister à ses cours, aurait découvert le blocus, et ramassé par terre des débris d'engins pyrotechniques. C'est à ce moment-là qu'un engin lui explose à la main.
Même scénario d'horreur le 17 octobre à Saint-Etienne: c'est au tour d'un jeune manifestant de 17 ans de voir sa main arrachée par une grenade lancée par les forces de l'ordre, dont le modèle n'est pas identifié à ce jour. Arrivé à l'hôpital avec la main droite en lambeaux, il explique avoir ramassé cette grenade avant qu'elle n'explose.
Tir à l'horizontale plutôt qu'en cloche
Une autre jeune victime de 17 ans a été éborgnée à Mulhouse. Elle aurait souhaité récupérer son vélo, mais se serait trouvée prise dans une dispersion policière. Un projectile décrit par plusieurs témoins comme une munition lacrymogène l'aurait frappée à l'œil gauche, lui faisant perdre définitivement l'usage de son oeil. Un témoin direct cité par Politis affirme avoir observé les policiers tirer les projectiles à l'horizontale, plutôt qu'en cloche. Un tir à l'horizontal ne respecte pas les règles d'utilisation de cette arme. L'enquête à ce sujet suit son cours.
Amnesty France met en garde contre la dangerosité accrue des armes utilisées dans le cadre de manifestations: elle qualifie les grenades assourdissantes de «dispositif dangereux, de type militaire, incompatibles avec une gestion sécurisée des manifestations».
Blick a voulu recueillir le regard, depuis la Suisse, d'un haut gradé de la police, expérimenté dans les techniques de maintien de l'ordre en Europe. «Aucun engin pyrotechnique n'est sans danger», met en garde Alain Bergonzoli. Cet ancien commandant de la gendarmerie vaudoise, directeur de l'Académie de police de Savatan, qui a fait son adieu aux armes le 9 octobre dernier, a conduit durant six ans des formations au maintien de l'ordre au Centre national d'entraînement des forces de gendarmerie, à Saint-Astier (France).
«L'emploi de ces engins doit donc obéir strictement au cadre réglementaire, sous le double principe de nécessité absolue et de proportionnalité, poursuit l'officier. Lorsqu'une blessure survient, l'enquête s'impose. L'Inspection générale de la police nationale (IGPN) en a été saisie à de nombreuses reprises. Elle dira où le cadre a cédé, s'il a cédé. C'est la marque d'un Etat de droit».
«Situation quasi insurrectionnelle»
Ceci étant posé, Alain Bergonzoli insiste: «Attention à ne pas inverser les responsabilités. Le cas de la France n'est pas celui d'un maintien de l'ordre ordinaire, c'est une situation quasi insurrectionnelle». Dans ce contexte qu'il estime «incroyablement dégradé», il observe une escalade de la violence chez les émeutiers les plus durs. Près d'un millier de policiers ont été blessés sur la seule journée du 17 octobre, rappelle-t-il.
«L'adversaire a changé, constate Alain Bergonzoli. Les émeutiers les plus durs, black blocs comme pilleurs, se sont aguerris au fil des années, dans des quartiers où la violence est devenue un mode de vie». Il parle de véritables «guerriers de la rue».
Ce qui peut mener à des accidents. «Quand vous avez des émeutes d'une telle intensité, je n'exclus pas le comportement inadéquat contraire à la base légale, les accidents par rapport à des engins qui sont envoyés au sol et sont pris en main par ignorance, je n'exclus pas l'accident. Mais exclure ces moyens de rétablissement de l'ordre serait pire.»
«Réduire le débat aux seuls excès policiers, c'est se tromper de cible, conclut Alain Bergonzoli. Je ne peux pas accepter moralement ni éthiquement que des grenades explosent dans la main de citoyens qui n'ont rien à se reprocher, mais les forces de l'ordre françaises sont confrontées à une violence extrême, et doivent maintenir l'ordre sans jamais cesser de protéger.»