Commerçants prêts à s'armer
Pourquoi la peur d'un samedi noir tétanise la France

La peur d'un samedi noir paralyse la France. Dans plusieurs villes, dont Lyon et Lille, les manifestations seront interdites. A Paris, le déploiement des forces de l'ordre sera massif. Mais comment éviter les pillages et la riposte violente des commerçants?
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A Paris et dans les grandes villes de France, les commerçants sont incités à embaucher des vigiles pour se protéger.
Photo: AP Photo/Teresa Suarez
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

La France court-elle le risque d'être happée par une guerre sociale qui forcerait le gouvernement à décréter l'état d'urgence et à déployer l'armée dans toutes les villes du pays?

Cette question est tout sauf exagérée, à la veille d'une seconde journée de protestations contre la vie chère ce samedi 24 octobre. Une semaine après le désastre des manifestations du 17 octobre, qui ont donné lieu à des pillages et à des attaques contre des bâtiments publics à Paris, Lyon, Limoges, Marseille et dans de nombreuses métropoles, la peur d'un basculement sécuritaire est réelle. Dans la capitale française, un millier de militaires seront déployés en renfort des forces de l'ordre.

Vrai-faux sur l'état d'urgence

L'état d'urgence est prévu, en France, par une loi de 1955. Il peut être mis en œuvre par décret pendant douze jours, avant d'être renouvelé par le Parlement pour trois mois. Il a été instauré pour la dernière fois à la mi-novembre 2015, pour répondre aux attentats islamistes qui avaient frappé Paris. Il l'avait été aussi dix ans plus tôt, pour mettre fin aux émeutes de banlieue en novembre 2005.

Déjà, une forme d'état d'urgence est en place puisque les manifestations seront interdites à Lyon, Lille, Nice ou Dijon. Les manifestations non organisées par les syndicats sont prohibées. Des couvre-feux partiels sont en vigueur depuis cette semaine, en général pour les mineurs et entre 22 heures et 6 heures du matin, à Paris (secteurs des Halles et de la République), Bordeaux, Limoges, Nice, Saint-Etienne ou Avignon.

La plupart des mesures expirent à la fin octobre. L'instauration de l'état d'urgence permettrait de restreindre les déplacements dans certaines zones, d'interdire des rassemblements ou manifestations présentant des risques pour la sécurité, d'ordonner des perquisitions administratives et d'imposer des assignations à résidence à certaines personnes.

Les risques d'aggravation

La peur d'une guerre sociale et politique, à six mois de l'élection présidentielle d'avril-mai 2027, est d'autant plus palpable que trois éléments risquent d'aggraver la situation ce samedi.

Premier élément: la colère des commerçants pillés qui ont officiellement été encouragés par le gouvernement à se défendre en embauchant des vigiles. A Paris, le parcours du cortège sur le boulevard Voltaire offre déjà le spectacle de devantures fermées par des palissades de bois. Les groupes d'autodéfense de commerçants sont en train de se constituer par quartier. Des groupes non armés. Mais jusqu'à quand?

Deuxième élément: une ville sera particulièrement dans le viseur des autorités et des médias ce samedi. Il s'agit d'Orléans, dans le centre de la France, où se tiendra le congrès du Rassemblement national (RN, droite nationale-populiste). Marine Le Pen, la candidate de ce parti pour la présidentielle, qui caracole en tête des sondages avec 38% d'intentions de vote au premier tour, y prononcera un discours samedi.

Or, une manifestation anti-RN devrait rassembler 30'000 personnes. Les services de renseignement affirment que l'ultragauche, dans le viseur des autorités pour sa responsabilité dans les attaques de bâtiments publics, s'y prépare à des actions violentes.

2700 personnes interpellées

Troisième élément: la radicalisation de la jeunesse, très sensible depuis que les forces de l'ordre ont, dans les grandes villes, employé massivement la force samedi 17 octobre. Les syndicats soutiennent pour leur part le mouvement social de ce second samedi de colère contre la vie chère, mais seule la CGT a lancé un appel à manifester. Pour les syndicats, le grand rendez-vous sera le 5 novembre, avec un appel à la grève générale.

D'autres estimations, heureusement, incitent à moins de catastrophisme. Lors d'une réunion avec Emmanuel Macron jeudi 22 octobre, les services de police ont anticipé une possible baisse des pillages, compte tenu du dispositif de sécurité massif qui sera déployé et des peines prononcées lors des comparutions immédiates.

2700 personnes ont été interpellées le 17 octobre. Près d'un millier ont été déférées devant les tribunaux. Des peines de prison ferme ont souvent été prononcées, même si, dans l'écrasante majorité des cas, les prévenus sont repartis libres. Tous, bien sûr, sont toutefois ressortis fichés et connus des services de police. La volonté du gouvernement «faire payer les casseurs» risque de retomber sur leurs familles.

Le coût des dégâts

Un premier chiffre circule sur le coût des dégâts du 17 octobre, sans inclure la reconstruction de bâtiments tels que l'Hôtel de Ville de Limoges ou l'office de tourisme de Lyon, tous deux incendiés: 1,2 milliard d'euros! C'est sans doute exagéré, mais les compagnies d'assurance sont en mode panique.

Or, ce vendredi 23 octobre, l'agence de notation financière Moody's doit se prononcer sur la notation de la dette du pays, qui atteint le niveau record de 3 600 milliards d'euros, avec des taux d'intérêt supérieurs à 5%. La note actuelle de la France est Aa3. Elle pourrait reculer d'un cran à A1, ce qui n'est pas non plus une absolue catastrophe sur le papier: telle est la note actuelle du Japon, de la Chine ou de la Belgique.

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