«Ne dites pas à la République qu’elle est déjà sous l’emprise des narcos!». Cette boutade ironique, prononcée ces jours-ci par un adjoint au maire de Marseille, dit pourtant une part de vérité. L’enterrement, dans la cité phocéenne, du jeune Mehdi Kessaci, tué à 20 ans le 14 novembre, ne laisse même aucun doute. Le garçon était le frère d’un activiste connu pour combattre l’emprise des trafiquants de drogue dans sa ville. Lequel a promis de continuer à se battre: «Non, je ne me tairai pas. Je dirai la violence du trafic», s'exclame Amine Kessaci, sous protection policière, dans une tribune publiée par «Le Monde».
Son petit frère Mehdi a succombé à six balles de 9 mm, sans doute tirées par un commando de tueurs professionnels. Résultat: des funérailles retransmises ce mardi 18 novembre par presque toutes les télévisions françaises, et une réunion d’urgence à l’Elysée, lors de laquelle Emmanuel Macron a demandé d'intensifier la lutte. Le président français se rendra prochainement à Marseille. Simultanément, une importante opération de police avait lieu à Nancy où 500'000 euros, des armes lourdes et une quantité de drogue ont été saisies lors d'une descente anti-narcotrafic.
Le branle-bas de combat contre les trafiquants de drogue n’aboutit malheureusement pas toujours avec autant de succès. Au printemps 2024, l’actuel ministre de la Justice Gérald Darmanin, qui était alors en charge de l’Intérieur, avait déclenché dans tout le pays des «opérations Place Nette XXL», destinées à nettoyer les points de deal dans les quartiers. Sur le moment, compte tenu de l’importance des moyens policiers, cela a marché.
Mais en un an et demi, l’effet XXL a disparu. Dopés par l'explosion de la consommation - y compris dans les zones rurales - les narcos français ont repris, rue par rue, leurs bastions aux abords des grandes métropoles. Ils sont aussi omniprésents dans les villes les plus exposées du couloir Rhodanien comme Grenoble ou Dijon, par où transite la drogue des cartels latino américains arrivée par l'Afrique et la Méditerranée en direction du nord, et la cocaïne débarquée dans les ports de Rotterdam et Anvers, en direction du sud. Acheté mille euros en Colombie, un kilo de cocaïne vaut 35 000 euros en France.
La traque de «La Mouche»
L’Etat français dépassé par les narcos, alors qu'une nouvelle loi a été promulguée en juin 2025, portant création d'un procureur de la République anti-criminalité organisée? Un homme refuse cette réalité: le nouveau ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, qui fut préfet de police à Marseille en 2015-2016, avant d’occuper le même poste à Paris. Nuñez connaît les arcanes de la police nationale. Mais face au succès représenté en juin 2025 par la traque et la capture de Mohamed Amra, alias «La Mouche», après neuf mois de cavale et la mort de deux fonctionnaires de l’administration pénitentiaire lors de son évasion, l’impression de délitement est réel. La drogue gagne du terrain partout.
Les informations les plus impressionnantes sur ce sujet ne viennent pas de la presse à scandale, mais de la police elle-même. Le dernier rapport de l’Office antistupéfiants (Ofast) sur «l’état de la menace» en 2025, révélé par l’hebdomadaire de droite «Valeurs Actuelles», chiffre à 7 milliards le chiffre d’affaires des trafiquants de stupéfiants. Le document évoque, sur des pages entières, le phénomène de la «narco-corruption», en particulier celle des élus locaux et des fonctionnaires de justice. Il estime à 2729 le nombre de points de deal.
Le poids des Cartels
«Associées de manière ponctuelle ou durable, entre elles ou avec les groupes criminels français, les mafias de la drogue 'Made in France' représentent une menace croissante sur le territoire national», s’inquiète l’Ofast. «Les cartels latino-américains (Colombie, Mexique, Brésil, Venezuela, Suriname, Equateur, etc.) impactent fortement – quoique indirectement – la sécurité nationale. Un rapport du Sénat français a complété ce signal d'alarme en mai 2024. Ses recommandations ? Faire de l’Office antistupéfiants une véritable « DEA à la française », sur le modèle américain, en lui donnant une pleine autorité sur les services de terrain chargés de la lutte contre le narcotrafic (police, gendarmerie et douane). Et créer un parquet national antistupéfiants pour spécialiser et incarner la lutte contre le narcotrafic dans la sphère judiciaire.
Sont citées, parmi les organisations commanditaires des meurtres, des règlements de compte et du trafic, la célèbre mafia italienne Ndrangheta, un des principaux fournisseurs de cocaïne en gros pour des distributeurs de niveau intermédiaire basés en Europe, la Mocro Maffia néerlandaise (dirigée par des trafiquants d’origine marocaine) et des gangs comme la DZ Mafia basée à Marseille. Caractéristique décrite noir sur blanc par les policiers: la violence exacerbée de ces organisations. On parle de règlements de comptes, d'assassinats de journaliste et d’avocat, de menaces à l’encontre de membres des corps constitués…
Et maintenant?
Et maintenant? Le 28 octobre, le ministre de la Justice a annoncé la création de quatre quartiers supplémentaires de haute sécurité pour trafiquants de drogue à Réau (Seine-et-Marne), Aix-Luynes (Bouches-du-Rhône), Valence (Drôme) et Saint-Laurent-du-Maroni (Guyane). Ils s’ajouteront aux deux déjà opérationnels à Vendin le Vieil et Condé sur Sarthe.
Mais que faire lorsque les tueurs sont des mineurs embauchés pour une mission, avant de disparaître dans la nature comme ce fut le cas en octobre 2024, lorsqu’un chauffeur de VTC y fut exécuté par un gamin de 14 ans appréhendé par la suite. L’adolescent avait obéi à un trafiquant détenu, qui continuait de contrôler son réseau.
La France «Narco-nation» comme nous l’avions écrit dans Blick. La question est posée. Et pas par nous, mais par ceux qui tentent de l’éviter.