En bref
- Jean-Luc Mélenchon a lancé sa campagne présidentielle pour 2027 ce 7 novembre au Bourget, en Seine-Saint-Denis, devant plus de 20 000 participants. Il a présenté son programme actualisé, «L'Avenir en commun», et a misé sur une mise en scène artistique pour marquer les esprits.
- Le programme comprend 1 069 propositions, dont 238 nouvelles, et met l'accent sur l'écologie tout en maintenant les priorités économiques et sociales. Le SMIC à 1 700 euros nets et le retour de la retraite à 60 ans figurent parmi ses mesures phares.
- Les manifestations sociales contre la vie chère et les salaires, ayant mobilisé 1,6 million de personnes selon les organisateurs le 5 novembre, servent de toile de fond. Mélenchon, crédité de 18 % dans les intentions de vote, espère fédérer la gauche en dépit des critiques et divisions actuelles.
Julien a levé son drapeau à la première parole. Juste derrière ce jeune sympathisant de «La France insoumise» (LFI, gauche radicale), les députés du parti, tous parés de leurs écharpes bleu-blanc-rouge, égrènent les noms des victimes de meurtres racistes ces deux dernières années. Le drapeau de Julien, 27 ans, n'est pas celui de LFI. C'est le drapeau tricolore, simultanément brandi par les milliers de personnes venues écouter Jean-Luc Mélenchon lancer son programme présidentiel «L'Avenir en commun».
Un groupe de jeunes, de toutes origines, entonne une «Marseillaise» tandis que, sur la scène, le numéro deux du parti, Manuel Bompard, député de Marseille, cite le leader africain Thomas Sankara, assassiné dans son pays en 1987. Puis ils s'arrêtent pour applaudir à tout rompre celle qui traverse la salle du parc des expositions du Bourget : l'eurodéputée d'origine palestinienne Rima Hassan, venue «dénoncer le génocide».
La «Nouvelle France», slogan de choc
Julien est comme Camille, comme tant d'autres. Manuel Bompard les a galvanisés. À l'entrée, le programme mélenchoniste a été distribué. 1 069 mesures, 24 000 contributions citoyennes, une trentaine d'auditions... Alors que Marine Le Pen, la candidate du Rassemblement national (RN, droite nationale populiste), caracole en tête des sondages d'intentions de vote avec 35 %, tous ceux qui ont fait le déplacement, dans la froide grisaille parisienne, croient en la «Nouvelle France». Ce slogan est partout.
Nouvelle? «Parce que nous allons renverser la table», répond le jeune homme. Il s'arrête. Manuel Bompard reprend la parole: «Ce programme, c'est celui de tous les exploités, de tous les opprimés, des collectivistes, des anticapitalistes». Puis un mot jaillit du groupe de parlementaires et d'élus présents sur scène: «Révolution!»
A quelques kilomètres, des milliers de manifestants sont à nouveau dans les rues de Paris, entre la place de la République et celle de la Nation, pour l'Acte IV de la mobilisation contre la vie chère. Deux visages de la France en colère. Ici, au Bourget, les mots-clés sont logement social, allocation individuelle pour les jeunes, droit de vote ramené à 16 ans. Bally Bagayoko, le maire de la ville de Saint-Denis, d'origine malienne, est ovationné lorsqu'il parle de «violence légitime».
Haro sur Parcoursup
Un autre mot fait se lever cette foule: Parcoursup. Le logiciel de l'Education nationale française, pour accéder à l'université, est rejeté depuis le début de leurs manifestations par les lycéens en colère. Il est le symbole d'un Etat dysfonctionnel, qui ne tient plus ses promesses à la jeunesse. «A bas Parcoursup»: le slogan est repris par des milliers de voix tandis que la musique de La Marseillaise, l'hymne républicain, accueille l'orateur tant attendu: Jean-Luc Mélenchon.
«Le premier message de notre rassemblement, c'est notre nombre. Ça devient évident: nous sommes en train d'ouvrir le chemin d'un grand changement politique en France. Amis: ici, c'est la force: aucune énergie ne peut rivaliser avec la nôtre», assène d'emblée le leader de LFI, candidat pour la quatrième fois consécutive à l'Elysée. Mélenchon vainqueur le 2 mai 2027? Oui, c'est possible. «Orban a été battu en Hongrie, Lula a gagné au Brésil, Trump a été battu aux Etats-Unis», poursuit le leader de la gauche radicale, en affirmant d'emblée «notre solidarité avec le peuple palestinien soumis au génocide à Gaza». Sans surprise: c'est le nom de Trappes, la ville où un attentat raciste a eu lieu le 23 octobre 2026, que Jean-Luc Mélenchon fait applaudir, en dénonçant «l'orchestration médiatique du racisme».
Dans les couloirs du Parc des expositions du Bourget, là même où François Hollande avait clamé, le 22 janvier 2012, se battre «contre un adversaire, le monde de la finance», là où se déroula la conférence climatique COP21 en 2015, il y a tout juste onze ans, les mots de Jean-Luc Mélenchon résonnent. Lui parle de «libération culturelle de la France prisonnière de la culture fasciste». Eux acquiescent. Ils savent qu'il leur faudra se battre. Ils promettent de s'en prendre aux «médias Bolloré», ciblant la chaîne CNews qui appartient au milliardaire breton. Ils sont prêts: «La grande erreur de Macron et des siens est d'avoir oublié le peuple», lâche Sandrine, jeune assistance sociale. «Ils pensaient nous domestiquer, nous faire taire, nous reléguer. Or nous sommes là. Et ce n'est pas le RN qui va nous faire taire».
A l'opposé du RN
Etonnamment, peu évoquent, dans les travées du parc du Bourget, le nom du parti de Marine Le Pen. À Orléans, où le RN a réuni son XIXe congrès voici deux semaines, les milliers de participants scandaient le nom de leur candidate et celui de son dauphin Jordan Bardella, dont le dernier livre s'intitule «Gouverner». Ils me parlaient d'économie, de réduction de la dette publique, de remise sur pied de la sécurité et de l'ordre, d'entreprise, de commerçes dans les centre-villes.
Au meeting de Mélenchon baptisé «Convention», ces priorités-là n'existent pas. Sur la scène, l'orateur affirme qu'il faudra «tout changer». On parle d'écorégions, d'abrogation des dividendes boursiers, de taxe sur la fortune, de redistribution, d'égalité, mais aussi de petits commerces qu'il faut défendre contre les «multinationales qui nous ubérisent». Juste avant, un clip émouvant a montré une fille et sa mère âgée, en train de parler de l'hospitalisation de cette dernière. Comment la financer? «L'Etat paiera, car l'Etat doit payer pour ses citoyens. Nous trouverons l'argent. Il y a de l'argent», assène l'eurodéputée Manon Aubry.
Le Rassemblement national avait donné à son congrès une priorité : sa crédibilité. La France Insoumise en a une autre: la mobilisation. Catalyser le vent de protestation. Surfer sur «l'état d'ébullition sociale». «Par les élections, notre peuple va chercher et va trouver une solution globale à ses difficultés, en jetant aux orties le projet libéral», complète Jean-Luc Mélenchon. Deux frères, tous deux venus de Guadeloupe, ont les larmes aux yeux lorsque le leader de LFI a promis l'indépendance à la Kanaky, le nom autochtone de la Nouvelle-Calédonie. Sont-ils, eux, des révolutionnaires? «Si dire haut et fort que ce n'est plus possible, c'est vouloir la révolution, alors oui», répond Jules. Au micro, Jean-Luc Mélenchon dénonce la «sauvagerie des violences policières» et «l'agonie du macronisme».
Une clameur monte. La formule «Tout le monde déteste Macron» est reprise en chœur, par des milliers de voix. Rien sur les policiers agressés par les casseurs. Rien sur les pillards qui, le 17 octobre, ont ruiné des milliers de commerçants dans plusieurs villes de France. Rien sur la mairie de Limoges incendiée. Jules hésite. Puis il me répond: «Cette violence est celle que les autres provoquent. Ils récoltent ce qu'ils ont semé». Lui et son frère travaillent dans une association d'aide à l'insertion sociale. L'Etat français a-t-il trahi à ce point? «Plus rien ne fonctionne parce que tout est paralysé par les riches. Ils travaillent pour eux-mêmes».Ces riches qui ne paient pas
Jean-Luc Mélenchon est reparti dans les comparaisons géopolitiques. Il parle du Brésil, «des sociétés dévastées du monde entier, du rouleau compresseur des inégalités orchestrées par les milliardaires sans pitié». Il cite Robespierre, l'archange de la Révolution française, avant de clamer «Liberté, égalité, fraternité». Manon Aubry, l'eurodéputée, est descendue dans le parterre. Elle cite des chiffres sur les impôts que les «riches ne paient pas». Elle dédicace des programmes. La question de la dette publique, celle qui occupait tant d'espace au congrès du Rassemblement national, est balayée. «Tout cela va effondrer le système financier international. Il faut démanteler toutes les citadelles», s'exclame Jean-Luc Mélenchon.
Toute l'assistance se lève. Les drapeaux français flottent avec les drapeaux de LFI et le drapeau palestinien. Le libéralisme et «les donneurs de leçons» sont conspués. «Ils me disaient que je ferais 100 milliards de déficit si j'étais élu en 2022, ils en ont fait mille milliards avec leurs feuilles de route bricolées et leurs destructions d'acquis sociaux». Et de conclure, après avoir conspué l'Amérique prédatrice et réclamé un front mondial des non alignés, un désarmement nucléaire mondial et un altermondialisme où la «Nouvelle France» aura toute sa place. Pas question d'accepter l'invasion de l'Ukraine par la Russie. L'écueil de la connivence supposée avec Moscou est esquivé.
«Nous agirons frontalement au secours des Palestiniens» poursuit Jean-Luc Mélenchon, en promettanrt des escortes militaires aux flotilles pour Gaza. Avant de revenir à la France. Une France «nouvelle»: «Nous ne ferons plus de sacrifices pour tous ceux qui profitent du pouvoir. Vous ne serez plus les sacrifiés. Et oui, je dis ouvertement à ceux que notre gouvernement insoumis mettra au pas si le peuple français nous choisit: il est possible que vous vous mettiez, ce jour-là, à pleurer un grand coup».