Elle raconte tout
Gisèle Pelicot revient avec un livre choc sur les viols de Mazan

Les deux procès des viols de Mazan, en 2024 et 2025, ont fait d'elle une icône mondiale. Gisèle Pelicot raconte tout dans un livre à paraître le 17 février. Sa volonté: témoigner pour que les femmes osent résister.
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Gisèle Pelicot raconte tout dans un livre à paraitre le 17 février, co-écrit avec Judith Perrignon.
Photo: AFP
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Richard WerlyJournaliste Blick

«A ces images de mon corps supplicié, j’ai opposé ma dignité»: c'est avec cette phrase que Gisèle Pelicot commence aujourd'hui les entretiens qu'elle donne à la presse, après s'être murée dans le silence au lendemain des deux procès des viols de Mazan, en 2024 et 2025. L'une de ses premières interviews est parue dans le quotidien catholique français «La Croix». Elle permet de mieux comprendre cette femme devenue une icône de la résistance, dont le portrait a circulé dans le monde entier. Sa décision d'ouvrir son procès au public, entre septembre et décembre 2024, alors que des dizaines d'hommes l'ayant violée défilaient à la barre, reste historique.

Cette fois, c'est par un livre retentissant, publié simultanément en une dizaine de langues, que Gisèle Pelicot s'exprime. Un livre coécrit avec une journaliste connue pour la qualité de ses récits: Judith Perrignon. Pourquoi ce livre, dont le titre est «Et la joie de vivre»? «Peu à peu, je me suis dit qu'il pouvait être utile», explique-t-elle à «La Croix». «J'ai pensé que mon histoire pouvait servir aux autres. Je voulais y dire que, malgré les épreuves que l’on traverse, on peut se relever. C’est cette force que j’ai voulu communiquer à ceux qui me liraient.»

Gisèle Pelicot a aujourd'hui 73 ans. Elle vit pour l'essentiel sur l'île de Ré, dans l'ouest de la France, éloignée de la bulle médiatique qui l'a entourée durant son premier procès, puis durant le procès en appel pour le seul condamné à avoir contesté sa peine initiale. 

Parler dans ce récit à la première personne, c'est, pour cette femme septuagénaire, une manière de répondre au doute qui, dans certains esprits, persiste encore sur les dizaines de viols sous soumission chimique qu'elle a subis de la part de son mari et d'hommes que celui-ci conviait à abuser d'elle, entre 2011 et 2020: «ce que je souhaitais surtout montrer, poursuit-elle, c’est qu’on peut rester debout malgré l’adversité. Que nous, les victimes, n’avons pas à avoir honte. Il nous faut rester droits et libres, et avancer.»

Verdict du 19 décembre 2024

Le verdict du premier procès des viols de Mazan a été rendu le 19 décembre 2024. Les 51 accusés sont jugés coupables, avec des peines allant de trois ans de prison, dont un an ferme, à vingt ans de réclusion criminelle pour Dominique Pelicot, son ex-mari. Et c'est sur lui que le livre est le plus éloquent. Car Gisèle Pelicot ne renie pas sa vie de couple: «Je pense que la vie ne se rejoue pas», détaille-t-elle pour «La Croix». 

«Pour continuer à vivre, j’ai eu besoin de croire que les cinquante ans passés avec Monsieur Pelicot n’étaient pas qu’un mensonge. Nous avons eu trois enfants, partagé les vacances, les Noëls, les anniversaires. On a eu beaucoup de joie, beaucoup de peine aussi. On a traversé, comme tout le monde, des moments compliqués dans notre couple, des problèmes financiers, mais j’ai toujours été là pour l’accompagner.» 

Terrible constat: celui qui était son époux – elle a divorcé fin août 2024, à la veille de l'ouverture du procès – continuera toujours de faire partie de sa vie: «J’ai toujours été à ses côtés. Jusqu’à ce 2 novembre 2020, au commissariat de Carpentras, où j’ai vu les premières photos des viols dont j’ai été victime. Je n’ai pu faire autre chose, ce jour-là, que porter plainte contre lui.»

«Pour le meilleur et pour le pire»

Beaucoup a été dit ou écrit sur Gisèle Pelicot. Presque tout. Comment a-t-elle pu ne pas se rendre compte? A-t-elle, un temps, protégé son mari, appréhendé le 2 novembre 2020 par la police pour avoir filmé dans un supermarché sous les jupes des femmes? Le livre n'apporte pas de réponse claire. 

Longtemps, l'épouse est restée solidaire de celui qu'elle nomme désormais «Monsieur Pelicot»: «Même quand il m’avait avoué, peu de temps auparavant, le 19 septembre, qu’on l’avait surpris en train de faire des photos sous les jupes de femmes, je ne l’avais pas lâché. Je me souviens de lui avoir dit: «'OK, tu vas aller t’excuser auprès de ces femmes. Tu vas aller te faire aider, consulter. Et si tu recommences, je partirai'. Je me suis mariée pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, je l’avais eu, et le pire, je devais aussi l’accepter. Sauf que le pire était à venir, même si je n’en avais alors pas conscience.»

La réalité en face

Pour le monde entier, Gisèle Pelicot est celle qui a accepté de regarder la réalité en face, de ne rien cacher, y compris les images de ses viols filmées par son ex-mari, afin de ressortir du procès la tête haute. Mais comment vivre avec de tels souvenirs? Elle s'en explique dans «La Croix»: «J’ai fait le tri, assez naturellement. J’ai décidé de garder le meilleur, parce que je fonctionne comme ça. Il est vrai que, quand on est exposé à cette déflagration, on s’interroge. On se dit: 'Qu’est-ce que je n’ai pas vu?', ou encore: 'Qu’est-ce que je n’ai pas voulu voir?' Le fait est que je n’ai absolument rien vu. Mes enfants, mes amis se sont aussi beaucoup culpabilisés après coup, car ils avaient vu que je n’allais pas bien. Que j’avais des absences, dues aux multiples sédations. Beaucoup ont pensé que j’étais atteinte de la maladie d’Alzheimer. La vérité était inimaginable.»

Inimaginable aussi, le défilé de ces hommes chez elle, pour la violer alors qu'elle dormait. Pour rappel, tous ont été jugés coupables, et la peine de celui qui avait fait appel a été alourdie à l'issue du second procès. Alors, que pense-t-elle de ces hommes? 

«J’ai connu, je crois, toutes les humiliations possibles. J’ai été traitée de complice, de femme consentante, de femme suspecte. J’ai tout entendu. Parmi les accusés, il y en avait qui me dévisageaient en attendant que je baisse les yeux. J’ai soutenu leur regard, à chaque fois. Il y en avait qui mâchaient des chewing-gums. Ils se regardaient avec complicité, se tapaient dans les mains. Ils étaient dans le déni total. Ce procès, c’était vraiment celui de la banalité du viol. Ces individus avaient de 22 à 70 ans, ils étaient issus de milieux socioprofessionnels différents. Ils disaient tous qu’ils n’avaient pas violé, que mon mari avait donné son consentement. Ils n’avaient pas compris qu’une femme n’appartient pas à son mari…» Et de conclure: «Ce n’était plus seulement mon procès, c’était aussi le leur.»

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