Le coup de gueule de Richard Werly
A Paris, j'ai eu la nausée des émeutiers de la République

Ras-le-bol. Avant même le début de la marche de manifestation autorisée des lycéens et des Gilets jaunes, j'ai vu les émeutiers saccager la place de la République à Paris. Un spectacle tout simplement indigne à force de se répéter. Loin des colères populaires.
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Une voiture incendiée au pied de la statue de la République: le symbole d'un Etat assailli par les colères.
Photo: AFP

En bref

  • A Paris, ce samedi 17 octobre 2026, des violences ont éclaté lors d'une mobilisation contre la vie chère, impliquant Gilets jaunes, étudiants et syndicalistes. Des affrontements, notamment autour de rassemblements non autorisés, ont été signalés dès le matin.
  • Devant le siège de CNews, une centaine de manifestants cagoulés ont causé des dégradations, lançant des projectiles et brisant des vitres. La police a répondu par des interventions et des interpellations, notamment après des tirs de mortiers d’artifice.
  • Selon la préfecture de police, environ 100 interpellations ont eu lieu à midi, incluant 21 devant CNews. Les autorités dénoncent des violences orchestrées par des groupes de l’ultragauche.
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

Un spectacle affligeant qui inspire la nausée. Nausée devant ces émeutiers, parés de gilets jaunes, qui mettent le feu à un kiosque à journaux place de la République, à Paris. Nausée devant ces jeunes, masqués et cagoulés, qui jettent des barrières métalliques de protection contre des fenêtres pour les briser, dans l'espoir de se ruer à l'intérieur d'un bâtiment. Nausée devant les cailloux lancés sur les pompiers venus éteindre une voiture incendiée. Nausée devant ce spectacle qui se répète semaine après semaine.

Les mots, parfois, doivent être assumés. La colère sociale qui déchire la France à six mois de la prochaine élection présidentielle – dans un pays où le Rassemblement national (RN, droite nationale populiste) caracole en tête des sondages – est en train de devenir une autoroute pour le chaos. Je regrette de l'écrire. J'ai passé quelques heures devant les lycées bloqués. J'ai vu, mardi 13 octobre, le canon à eau des forces de l'ordre repousser d'autres casseurs, juste devant le tombeau de Napoléon aux Invalides. C'est cela, la France qui, du 28 septembre au 6 octobre, accueillait la «Fashion Week» dans les palaces parisiens? Eh bien oui, c'est ça.

Plus d'espoir de manifestations non violentes

Il faut, évidemment, avoir un peu de recul historique. Mai 68 avait fait trembler Paris et l'ordre bourgeois. Les émeutes de 2005 ont obligé le gouvernement d'alors à décréter l'état d'urgence. Le déferlement de colère après la mort du jeune Nahel, en 2023, a aussi embrasé Paris. La France est habituée. Mais est-ce une raison pour s'y habituer? Il suffit, pour répondre à cette interrogation, de s'approcher des lieux désignés pour les manifestations. Impossible désormais d'espérer y voir un cortège ordonné, sans violence, sans casseurs, sans police prête à tabasser pour obtenir le désencerclement indispensable et protéger les biens publics.

Ce samedi 17 octobre sera peut-être, à l'issue de la manifestation supposée démarrer à 14h30 dans la capitale française, le jour J de la convergence des luttes sociales et lycéennes. Peut-être que les vrais Gilets jaunes, ces protestataires des classes moyennes et populaires qui avaient crié leur désespoir sur les ronds-points voici huit ans, durant l'hiver 2018-2019, vont reprendre le dessus et se dissocier des émeutiers. Impossible de le dire à ce stade. Pour l'heure, c'est le contraire que j'ai pu voir en un seul lieu symbolique: la place de la République. Une place qui, semaine après semaine, devrait être renommée place de la République saccagée et piétinée.

Les questions qui fâchent sont nombreuses. Elles concernent, lorsque l'on se retrouve au milieu de ces centaines de jeunes en survêtements noirs, masqués et cagoulés, toutes les parties en présence. Et tous les acteurs politiques français, bien plus prompts à dénoncer les violences ou à chercher à les instrumentaliser qu'à tenter de s'interposer ou à prendre des initiatives pour faire baisser la tension, en ces temps d'impasse budgétaire et financière. «La France cocotte-minute», titrait ces jours-ci l'hebdomadaire «Marianne». Juste. Mais cette cocotte-minute ne fonctionne plus. Elle ne canalise plus la pression d'une société en ébullition. Elle explose, jour après jour, devant un président et un Premier ministre qui, ce 17 octobre, se sont officiellement barricadés, puisque les quartiers du palais de l'Elysée et de Matignon étaient ceinturés par les forces de l'ordre.

Les questions qui fâchent

Ces questions qui fâchent, les voici. Et elles demeureront posées, même si – il faut l'espérer – le bilan en termes d'interpellations, de violences, de dégâts urbains et de coûts pour la collectivité est moins terrible qu'on peut le penser devant ce désolant spectacle.

Pourquoi la police française n'a-t-elle pas ceinturé, dans les grandes villes, l'ensemble des zones prévues pour la manifestation, tant l'impression est que tout le monde a pu pénétrer sans être fouillé? Pourquoi Emmanuel Macron, revenu vendredi du sommet européen de Bruxelles, n'a-t-il pas tenté de désamorcer cette grenade sociale dégoupillée qu'est le mouvement lycéen et étudiant? Pourquoi le Premier ministre Sébastien Lecornu, qui a refusé d'aborder de front les revendications des lycéens en colère lors de son intervention télévisée le 7 octobre, n'a-t-il pas reconnu son erreur d'analyse? Mais surtout, ces questions sont posées aux Français qui regardent, de leurs fenêtres ou sur leurs écrans, ces spectacles de dégradations à répétition.

Pourquoi un mouvement de masse de refus de la violence urbaine ne s'est-il pas mis en place, avec le concours de tous les partenaires sociaux? Pourquoi les partis politiques n'ont-ils pas, dans un tel contexte, signé une déclaration commune refusant le recours à la violence et promettant de travailler ensemble, d'ici à la présidentielle, à une plateforme minimale de réponses urgentes et prioritaires? Pourquoi, malgré la fine connaissance des casseurs par la police, plus d'interpellations n'ont-elles pas lieu en dehors des périodes de violence urbaine, sur la base des images recueillies, analysées et confirmées? Comment Emmanuel Macron peut-il, dans ce contexte hautement inflammable, espérer terminer son second mandat dans le calme?

Longue liste

La liste de ces questions est longue. Vue de Suisse, elle paraît évidente, limpide, incontournable. L'urgence collective, vue de l'étranger, est que la seconde économie de la zone euro ne tombe pas dans le précipice d'une colère dont les principaux bénéficiaires seront les fonds spéculatifs qui continuent de lui prêter des milliards d'euros pour l'endetter encore plus. La plus grande tristesse d'un correspondant à Paris est d'écrire, article après article, sur la descente infernale d'un pays dont les atouts sont pourtant connus et appréciés de tous. La faute à Macron? Cette question-là aussi est impossible à éluder. Le second quinquennat de l'actuel président est en train de tourner au cauchemar.

L'obligation du reporter, partout où il se trouve, est de ne pas généraliser. De contextualiser. De faire la différence entre les images terribles diffusées logiquement en boucle par les chaînes d'information et un pays réel qui subit. Mais qui, en France, peut continuer à accepter de subir ce spectacle alors que le «New York Times» consacre ces jours-ci une pleine page au naufrage national du pays de Voltaire, de Molière et de De Gaulle ? Il n'y a aucune exagération dans mon propos. Juste de la colère.

Eh oui, être journaliste en France, c'est lutter simultanément, un jour de protestation d'octobre 2026, contre ces deux terribles virus qui vous isolent et vous détruisent de l'intérieur : l'indifférence et la colère.

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