Indiquer le premier jour des règles dans le calendrier, vérifier quand débarqueront les prochaines, calculer sa fenêtre de fertilité… Une fois adoptées, les applications de «tracking» du cycle menstruel accueillent chaque symptôme et chaque variation dans le rythme du corps. S'en passer reviendrait, en quelque sorte, à se priver d'une vue d'ensemble incroyablement pratique et d'une notion de contrôle (illusoire) sur le déroulé du mois. Sans oublier que, pour certaines femmes, ces plateformes servent de complément à la contraception, ou soutiennent une volonté de tomber enceinte.
Selon une étude américaine réalisée en 2023, environ 50 millions de femmes utilisent des applications comme Flo, Euki ou encore Clue, pour suivre leur cycle menstruel. Et puisque celles-ci ne cessent de se perfectionner, on ose imaginer que ce nombre n'a fait qu'augmenter, ces dernières années. Or, selon Sarah Richardson, directrice du laboratoire GenderSci de la prestigieuse université de Harvard, ces outils présentent une facette inquiétante.
Pas de détection de certains troubles
Ainsi qu'elle le note dans un article alarmant publié sur le site officiel de l'établissement, les conseils fournis par les applications de tracking ne semblent pas assez individualisés. Pire encore: ils prodigueraient des théories tellement généralistes qu'une utilisatrice souffrant d'un trouble menstruel et requérant des soins particuliers risquerait de passer complètement à côté de ses besoins. Un diagnostic pourrait, par conséquent, être posé tardivement, ce qui pourrait s'avérer dangereux dans certains cas – ou voler du temps à une utilisatrice souhaitant tomber enceinte rapidement.
«Ces outils sont complètement inappropriés pour gérer ou détecter les troubles menstruels, note Sarah Richardson. Ils poussent les personnes vers des comportements qui ne permettent pas d'optimiser leur santé ou de détecter d'éventuels problèmes.»
L'experte cite notamment l'exemple du syndrome du REDs (déficit énergétique relatif dans le sport), qui survient lors d'un déséquilibre entre l'énergie dépensée et l'énergie emmagasinée par l'organisme, chez les athlètes. S'il résulte souvent d'un arrêt des menstruations, Sarah Richardson rappelle qu'il commence souvent par une phase lutéale (les 14 premiers jours du cycle, ndlr) plus courte et marquée par une absence d'ovulation. «Mais rien de tout cela n'est détectable par un outil digital basé sur un calcul qui se fonde uniquement sur le premier jour des règles», pointe-t-elle.
Des informations personnelles très peu protégées
En érigeant une liste «exhaustive» de tous les symptômes possiblement liés aux règles et au syndrome prémenstruel, ces apps risquent également de flouter la perspective globale des utilisatrices: «Les outils peuvent nous encourager à imputer beaucoup trop de symptômes aux règles, si bien que les femmes offrent énormément d'informations générales concernant leurs corps à ces plateformes», prévient encore Sarah Richardson.
«Les données sont souvent vendues, suscitant une inquiétude autour du droit à l'autonomie reproductive et à la vie privée. Et les apps menstruelles sont uniques par rapport à d'autres trackers numériques, dans le sens où elles peuvent exposer le statut reproductif et de genre.»
Ces apps ont quand même du bon
Notons toutefois que ces applications ont initialement été créées pour aider les femmes à mieux comprendre leur cycle. L'étude américaine citée plus haut affirme, par ailleurs, qu'elles «permettent à leurs utilisatrices de mieux reconnaître les rythmes et tendances de leurs corps, tout en les aidant à identifier des changements dans leur cycle.»
Même Sarah Richardson admet que ces outils tant critiqués possèdent quelques points positifs: «Certaines apps fournissent des recommandations adaptées au moment du cycle, pointe-t-elle. Par exemple, elles proposeront des activités sportives douces, comme le yoga ou la marche, durant la phase lutéale.» Morale de l'histoire, selon l'experte de Harvard? Ces applications ne seront jamais assez fiables pour remplacer un avis médical.