Selon les sondages, seule la moitié environ des hommes et des femmes sans enfants âgés de 18 à 45 ans expriment activement le désir d’avoir des enfants. N'existe-t-il donc aucun instinct de reproduction inhérent à chacun d'entre nous?
Maddalena Masciocchi: En tant que spécialiste de la médecine reproductive, je constate qu’aujourd’hui, le projet familial est un choix individuel et réfléchi. Il existe certes une base biologique, mais ce qui nous caractérise, nous les êtres humains, c’est précisément de pouvoir façonner librement notre projet de vie. Le recul du désir actif d’avoir des enfants n’est pas tant le signe d’un manque d’instinct, mais plutôt l’expression d’un mode de vie moderne et réfléchi.
Le choix de ne pas avoir d’enfants est souvent lié à des décisions financières, à la difficulté de concilier vie professionnelle et vie familiale. Quelle influence la politique et l’économie exercent-elles sur le manque de désir d’enfants?
C’est une question qui dépasse largement mon expertise médicale, mais qui touche directement mon travail quotidien. Les conditions-cadres fixées par la politique et l'économie jouent un rôle essentiel. Lorsque des soucis financiers ou la crainte d'un frein à la carrière conduisent à reporter ou à abandonner le désir d'avoir des enfants, c'est un signal que nous, en tant que société, devons prendre au sérieux.
Les projets de fonder une famille sont de plus en plus tardifs. En Suisse, un tiers des femmes ont leur premier enfant après 35 ans. Est-ce problématique?
D’un point de vue médical, l’âge est le facteur le plus important en matière de fertilité. Le problème réside dans le décalage entre le désir et la réalité biologique. Le nombre et la qualité des ovocytes diminuent avec l’âge, et ce de manière rapide même à partir de 35 ans.
Quel rôle les hommes jouent-ils dans ce contexte? Un homme sur cinq a plus de 40 ans à la naissance de son premier enfant.
On attribue souvent aux hommes une sorte d’immortalité biologique, mais la fertilité masculine et la qualité du sperme sont elles aussi soumises à un processus naturel de vieillissement. Statistiquement, cela augmente le risque de fausses couches, de certains troubles du développement ou de maladies génétiques chez l’enfant. Il se peut également que la femme mette plus de temps à tomber enceinte parce que l’homme est déjà plus âgé.
Les hommes devraient-ils être davantage impliqués dans le débat sur la baisse de la natalité?
Absolument, il est temps de ne plus considérer le désir d’enfant comme une affaire exclusivement féminine. Lorsque les hommes sont perçus comme non seulement comme des compagnons, mais aussi comme des partenaires à part entière, la pression sur les femmes s'en trouve allégée. Plus les deux partenaires sont informés sur leur fertilité respective et leurs objectifs communs, plus ils peuvent planifier leur vie en toute sérénité.
D’après les sondages, beaucoup de gens pensent encore que les femmes peuvent tomber enceintes sans problème jusqu’à 40 ans. Pourquoi sommes-nous si mal informés?
Nous vivons à une époque de progrès médicaux impressionnants, qui suggèrent que la biologie peut être contournée de manière quasi illimitée. Cela donne à beaucoup un faux sentiment de sécurité. De plus, notre éducation sexuelle à l’école reste aujourd’hui encore presque exclusivement axée sur la prévention de la grossesse et non sur la préservation de la fertilité. Nous devons démystifier la biologie afin que chaque génération puisse planifier sa vie sur des bases réalistes.
En France, des lettres d’information sont envoyées à toutes les personnes âgées de 29 ans.
Cela peut aider à combler les lacunes de connaissances avant que des problèmes médicaux ne surviennent. L’éducation à la santé ne doit toutefois jamais prendre la forme d’un moyen de pression de la part de l'Etat. Et elle ne doit pas se substituer à des améliorations structurelles.
La congélation d'ovocytes est-elle la solution à l'aspect démographique du problème?
Ce n’est pas une solution miracle. La médecine peut permettre de gagner du temps, mais elle ne peut pas repousser indéfiniment les limites de la biologie. Cette option reste néanmoins précieuse pour les femmes qui souhaitent vivement avoir des enfants, mais qui ne disposent pas actuellement des conditions personnelles adéquates ou du partenaire idéal.
A quoi ressemble ce gain de temps? Si je fais congeler des ovocytes à 30 ans et que je les fais implanter à 40 ans, ai-je alors les mêmes chances de tomber enceinte qu’à 30 ans?
C’est un peu plus complexe. La congélation nous permet en quelque sorte de suspendre le risque génétique qui augmente avec le vieillissement de l’ovule. Mais la grossesse elle-même se déroule dans le corps de la femme, et celui-ci est soumis à son processus naturel de vieillissement. Une grossesse représente un effort physiologique considérable, et les risques médicaux pour la mère augmentent avec l’âge.
Y a-t-il une limite d’âge pour que les femmes puissent bénéficier d’une implantation d’ovocytes?
Il n'y en a pas sur le plan légal, mais la recommandation médicale est actuellement fixée à 45 ans dans la plupart des centres de procréation médicalement assistée suisses.
Et à quel âge faut-il faire congeler ses ovocytes?
La recommandation médicale actuelle se situe entre 30 et 35 ans. C’est durant cette période que le potentiel biologique des ovocytes est le mieux préservé. La congélation à 25 ans n’est pas recommandée, car la durée légale de conservation en Suisse est limitée à dix ans maximum, ce qui réduit considérablement l’intérêt d’une conservation aussi précoce. Chez les femmes de 40 ans et plus, la procédure n’est certes pas exclue, mais il est important de garder des attentes réalistes: avec l’âge, le nombre d’ovocytes matures prélevés par cycle de stimulation diminue, tout comme leur qualité génétique. Une consultation individuelle est essentielle pour évaluer de manière réaliste la situation personnelle et les chances de réussite.
En Suisse, un cinquième des couples sont sans enfant malgré leurs souhaits. Quels sont les autres facteurs en jeu, outre l’âge?
Il s’agit souvent d’une combinaison de différents facteurs, par exemple une endométriose, des troubles de l’ovulation ou une obstruction des trompes chez les femmes, ou encore un spermogramme anormal ou des causes génétiques chez les hommes. Un problème souvent sous-estimé est que le facteur masculin est souvent détecté tardivement lors du diagnostic. On effectue de nombreux examens chez la femme, mais aucun chez l’homme. Ce temps perdu constitue le principal facteur évitable.
En Suisse, la législation en matière de médecine reproductive est très stricte. Le don d’ovocytes et la gestation pour autrui sont interdits, et le don de sperme n’est autorisé que pour les couples mariés. Pensez-vous qu’un assouplissement de ces lois aurait un impact?
Certaines adaptations juridiques présenteraient des avantages considérables. En ce qui concerne le don d’ovocytes, par exemple, une libéralisation renforcerait la sécurité des patientes. Beaucoup se tournent vers des offres non réglementées à l’étranger. Un traitement en Suisse garantirait des normes de qualité strictes et une surveillance médicale. En matière de gestation pour autrui, la situation est bien plus complexe sur le plan éthique. Notre objectif en tant que société doit être d’organiser l’accès à la médecine reproductive de manière à répondre aux besoins individuels, sans pour autant négliger la protection de toutes les personnes concernées. Je plaide pour un débat nuancé, dans lequel le bien-être de l’enfant reste notre priorité absolue.