Une nouvelle étude confirme cette tendance
De plus en plus d'entreprises songent à prendre en charge les frais de crèche

En Suisse, les frais de garde d'enfants, parmi les plus élevés d'Europe, continuent de pénaliser les femmes, mais aussi les PME. Face à la pénurie de main-d'oeuvre, de plus en plus d'entreprises veulent investir dans des solutions de garde.
1/4
Enfants ou carrière? Cette question se pose encore aujourd'hui pour de nombreuses femmes en Suisse.
Photo: Keystone
Annalena_Müller_Sobli_Sobli_1.jpg
Annalena Müller

La Suisse se distingue à bien des égards: elle affiche une densité de millionnaires particulièrement élevée, une espérance de vie parmi les plus longues... mais aussi des frais de garde d'enfants extrêmement élevés.

«Un couple travaillant à temps plein et ayant un enfant doit consacrer en moyenne plus d'un quart de son revenu familial à la garde», explique Charlotte Claveau, de l'association professionnelle des crèches. Une situation qui peut conduire, en particulier, à éloigner les femmes du marché du travail pendant cette phase de leur vie.

Or, cette réalité devient aussi un problème pour les petites et moyennes entreprises. C'est ce que révèle une étude représentative de l'institut de recherche Sotomo, que Blick a pu consulter en exclusivité. Face à la pénurie croissante de main-d'oeuvre qualifiée, les PME suisses se montrent de plus en plus disposées à accorder davantage d'importance à la question de la garde d'enfants, voire à y consacrer des moyens financiers supplémentaires.

La pénurie de main-d'œuvre qualifiée invite à la réflexion

Cette tendance a d'abord surpris la responsable de l'étude, Sarah Pannen. «Mais les petites et moyennes entreprises ressentent directement les conséquences de l'absence de personnel due aux obligations de garde.» L'étude montre ainsi que les PME sont particulièrement touchées par la réduction du temps de travail, les absences de dernière minute et les difficultés à planifier les effectifs.

En s'engageant davantage dans la garde d'enfants, les employeurs espèrent donc obtenir non seulement des collaborateurs plus satisfaits, mais surtout gagner en productivité. Près de la moitié des PME seraient même prêtes à apporter leur propre contribution financière. En contrepartie, elles souhaitent que l'Etat leur accorde des allègements fiscaux ou mette en place d'autres possibilités de financement compensatoire.

Commandée par la plateforme de mise en relation pour crèches Awina, l'étude met en lumière une évolution des mentalités au sein des entreprises. Sa PDG et cofondatrice, Drenushe Shala, s'en réjouit: «Les choses ont beaucoup évolué ces dernières années.» Il y a encore quelques années, les entreprises considéraient la garde d'enfants comme une affaire privée relevant de leurs salariés. Mais la pénurie croissante de main-d'oeuvre qualifiée et l'augmentation du nombre de femmes exerçant des métiers hautement spécialisés ont renforcé la demande pour des solutions de garde de qualité, faciles à organiser en dehors du cadre familial.

Un Airbnb pour les places en crèche

La plateforme Awina est elle-même née de cette demande. Depuis deux ans, la start-up fonctionne comme une sorte d'Airbnb des places en crèche. «Nous mettons en relation les parents et les crèches et aidons ces dernières à trouver du personnel qualifié», explique Drenushe Shala. Le problème des coûts élevés de la garde d'enfants, lui, accompagne Awina depuis sa création, il y a six ans.

Une conséquence est particulièrement connue: en raison du prix de la garde, les parents suisses font davantage appel à leurs grands-parents et à leurs amis que ceux des pays voisins. Pour les familles qui ne peuvent pas compter sur un tel réseau, les enfants peuvent rapidement devenir un piège de pauvreté. Les parents isolés sont particulièrement exposés et peinent souvent à assumer de telles charges financières.

Lors de son lancement, en 2020, Awina misait sur un tout autre modèle économique: des crédits destinés à financer les frais de crèche. Une approche qui n'a guère rencontré de succès: seules dix familles ont souscrit à un crédit. L'offre a donc été suspendue. «La Suisse n'est pas les Etats-Unis, où les parents s'endettent pour assurer une bonne éducation à leurs enfants», admet Drenushe Shala, même si les frais de garde sont comparables dans notre pays.

Avec son portail de mise en relation, Awina semble en revanche avoir trouvé une formule qui fonctionne. Selon Drenushe Shala, 720 des quelque 3800 crèches suisses y sont déjà inscrites, et leur nombre continue d'augmenter. L'entreprise analyse désormais les résultats de l'étude et élabore des stratégies pour cibler spécifiquement les PME. L'objectif est clair: simplifier les démarches administratives et rendre la garde d'enfants plus abordable pour les parents.

«Les enfants malades ne peuvent pas aller en crèche»

Marco Giesselmann, qui mène des recherches à l'Université de Zurich sur les changements sociaux et la planification de vie individuelle, estime lui aussi qu'il est nécessaire d'agir en matière de garde d'enfants. «Dans la course aux talents, les offres favorables à la famille peuvent constituer un avantage concurrentiel.»

De nombreuses PME proposent déjà le temps partiel parental ou des congés pour s'occuper d'un enfant malade. A l'avenir, un soutien structurel ou financier aux crèches pourrait toutefois permettre aux entreprises de se démarquer. Marco Giesselmann met néanmoins en garde contre des attentes trop élevées à l'égard des employeurs.

«
Les bouquets de fleurs ne constituent pas un avantage concurrentiel, contrairement à la garde des enfants
Drenushe Shala, PDG d'Awina
»

Le sociologue doute notamment qu'un tel engagement entraîne automatiquement une hausse de la productivité. «Les enfants malades ne peuvent pas aller en crèche, mais doivent être pris en charge à la maison.» Même avec une offre de garde plus étoffée, les absences de dernière minute resteraient donc une réalité pour les PME.

Les mentalités doivent évoluer

S'y ajoutent les attentes sociales et intériorisées qui poussent les femmes à s'occuper de leurs enfants, ce qui constitue, selon Marco Giesselmann, une raison majeure du recours au temps partiel. «Les facteurs institutionnels ne suffisent pas à eux seuls à provoquer immédiatement un changement de mentalité dans la société.»

Drenushe Shala en est elle aussi consciente: des solutions de garde plus accessibles ne bouleverseront pas l'ordre social du jour au lendemain. Elles offrent néanmoins davantage de choix aux parents et permettent aux employeurs de donner un contenu concret à des notions comme «favorable à la famille» ou «diversifié».

Lors de la Journée de la diversité, les femmes se voient encore souvent simplement remettre un bouquet de fleurs, surtout dans les grandes entreprises. La conclusion de Drenushe Shala: «Les bouquets de fleurs ne constituent pas un avantage concurrentiel, contrairement à la garde des enfants.»

Articles les plus lus