La Valaisanne d'attaque
Camille Rast, la santé avant les Jeux

Insaisissable, Camille Rast slalome entre les conventions, avec la même aisance qu'elle évite les piquets sur la piste. Heureuse de participer aux JO? Des étoiles dans les yeux à l'idée d'évoquer les anneaux olympiques? Bof. Ou en tout cas, elle le cache bien.
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Camille Rast ne se réjouissait pas particulièrement de participer aux Jeux olympiques de Milan-Cortina.
Photo: keystone-sda.ch
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Matthias DavetJournaliste Blick

«De quoi je me réjouis le plus? Que ce soit passé.» Malgré le rire, une part de vérité se fait entendre dans la voix de Camille Rast. Du côté de Cortina, la skieuse suisse prend part à ses deuxièmes Jeux olympiques. Avant même son départ, elle souhaitait pourtant en finir le plus vite possible. «Il y a beaucoup de choses autour des JO», détaille-t-elle. A commencer par le moment solennel où elle a reçu son matériel olympique, à Dietikon (ZH), où L'Illustré retrouve la spécialiste du slalom et du géant à quelques jours de partir en Italie. Une tenue que, juste avant notre rencontre, elle n’avait vue qu’en photo. «Je vois qu’il y a beaucoup de blanc… Il va falloir faire attention quand on charge les bus», sourit-elle. Si c’est le principal souci de Camille Rast durant la quinzaine olympique, c'est que celle-ci sera sans doute réussie.

Sa légère désinvolture vis-à-vis du raout olympique peut se comprendre. Il faut dire que la carrière de la Valaisanne n’a jamais été un long fleuve tranquille: mononucléose, dépression, déchirure des ligaments… Le fait qu’elle soit encore dans un portillon de départ aujourd’hui relève d’une résilience hors du commun et lui a appris à relativiser l’importance d’un événement, aussi olympique soit-il, face à la santé.

Un premier résultat très tôt

Elle semble par contre loin, cette époque où la skieuse de Vétroz abordait les JO dans l’optique de viser les places d’honneur. À Pékin 2022, elle n’était âgée que de 22 ans et de la voir au départ était déjà une victoire. Il faut dire que Camille Rast est passée par de nombreuses épreuves dans sa carrière.

Elle a pris son premier départ en Coupe du monde, en compagnie des meilleures skieuses du plateau, en octobre 2016 à Sölden (Autriche). «L’ambiance était folle, se remémore-t-elle dix ans plus tard, des étoiles dans les yeux. Je garde des souvenirs particuliers de cette première et il y avait plus de plaisir que de pression.» Dans le portillon de départ, la Valaisanne a repensé à tout le travail accompli pour parvenir à cet accomplissement. Puis, elle a dévalé la piste et… ne s’est pas qualifiée pour la deuxième manche du géant. Le chemin jusqu’au sommet était encore long.

Cette saison 2016/17 est faite de hauts et de bas pour Camille Rast. Trois mois après Sölden, elle a terminé à une incroyable 9e place sur la piste de Kronplatz (Italie). En février, elle a participé à ses premiers Championnats du monde, à Saint-Moritz. Puis, elle a conclu cette première saison en beauté, avec l’or en slalom lors des Mondiaux juniors d’Åre (Suède). Le phénomène était en marche.

Mononucléose et dépression

Et soudain, la fusée Rast a explosé en plein vol, fauchée par une mononucléose. Malade, la Valaisanne s’est retrouvée au fond du lit. «On a un peu sous-estimé cette mononucléose, admet-elle. J’étais très fatiguée, je n’arrivais pas à manger, ni à dormir. Sauf que je suis revenue au sport trop rapidement. Et il faut plutôt respecter son corps, notre outil de travail.»

La maladie physique a laissé place à une autre, mentale. «Je ne m'amusais pas. Je n'avais tout simplement pas envie de faire ce que je faisais. Je me demandais constamment s'il ne valait pas mieux que j'arrête», se posait-elle la question à l’époque. Finalement, elle s’est accrochée, et à raison, malgré l’état dépressif dans lequel elle se trouvait.

Puis, les ligaments

Mais avant de devenir l’une des superstars du ski alpin suisse, il y a eu un nouveau coup dur. Alors qu’elle remontait la pente – geste contre-intuitif dans son sport –, Camille Rast est à nouveau tombée, au propre, comme au figuré. Lors des championnats suisses de slalom en mars 2019, la skieuse de Vétroz a chuté et subi une déchirure du ligament croisé. «C’est clair que ça a été sacrément dur, avoue la principale intéressée. Je retrouvais le plaisir de skier et les performances suivaient.»

La Valaisanne a alors pris une sage décision, celle de faire une saison complètement blanche: «Je savais que prendre soin d’un genou, ça prenait du temps et je ne voulais pas précipiter les choses.» Après des mois et des mois de rééducation, elle était de retour dans un portillon de départ… à Sölden, évidemment, en octobre 2020. Mais, tout comme cinq ans auparavant lors de ses débuts, elle n’a pas atteint la deuxième manche du géant.

Jusqu’en janvier 2021, c’était une galère sur le circuit de la Coupe du monde. Huit courses, aucun top 30. Et soudain, la révélation du côté de Flachau. Partie avec le dossard 57 (!), la Valaisanne a réalisé le plus beau résultat de sa carrière jusqu’à présent, avec une sixième place dans la station autrichienne. «C’est incroyable, souriait-elle à ce moment. Je n'avais même pas l'impression d'avoir aussi bien skié. Cela me donne énormément de confiance pour la suite.»

L’attente, puis la délivrance

Sauf que le premier podium s’est fait attendre longtemps. Très longtemps. Chaque fois, elle a tourné autour, comme lors de la saison 2023/24, où elle a décroché deux quatrièmes places. Frustrant, évidemment. Sauf qu’en novembre 2024, ce fut la délivrance. Pour la première fois et, encore dans une station autrichienne (Gurgl), la Valaisanne est montée sur le podium. Elle a terminé troisième du slalom. «J’ai eu peur de finir à nouveau en chocolat, mais ça a tenu», raillonait-elle juste après son incroyable résultat au micro de la télévision alémanique. Cette fois, elle était lancée et a enchaîné: un autre podium et surtout, deux victoires lors de cette saison record.

De loin, Camille Rast était la révélation du dernier exercice, après tant d’années de galère. «Révélation, oui et non, tempère-t-elle. J’étais déjà dans le top 10 aux Mondiaux de Cortina et aux JO de Pékin. Je trouve que les gens ont un peu oublié ce que j’avais fait avant. J’étais en construction et j’ai continué à travailler.»

Le plus beau résultat de sa carrière pour le moment: évidemment, son titre mondial glané l’hiver passé, à Saalbach… en Autriche. Cette fois, ça y est, Camille Rast n’était plus «la skieuse qui a vécu des coups durs» mais, plutôt, celle à l’incroyable palmarès. La première championne du monde suisse dans la discipline depuis Vreni Schneider, 34 ans plus tôt. «Ces dernières années sont derrière moi, martèle la Valaisanne. J’ai 26 ans et je regarde vers l’avant.»

Pas à 100% convaincue par les JO

L’avant et l’avenir, ce sont ces Jeux olympiques de Milan-Cortina qui ont débuté vendredi 6 février. En tant que championne du monde de slalom et avec déjà huit podiums cette saison, elle fait partie des immenses favorites aux médailles dans le nord de l’Italie. Mais les JO, ce n’est pas forcément la tasse de thé de Camille Rast, comme elle l’a bien fait comprendre. «C’est clairement un événement particulier, mais on a aussi vu des injustices avec des athlètes qui font partie du top 15 et qui ne peuvent pas être là, ce qui me désole un peu, souffle-t-elle. C’est difficile pour moi de voir ces JO à 100% d’un bon œil.» Ce qu’elle espère plus tard dans sa carrière, c’est qu’un de ses quotas ne jouent pas en sa défaveur.

Pour l’instant, elle est à son meilleur niveau et une telle question ne se pose pas pour elle. Mais plutôt celle-ci: «Combien de médailles va-t-elle ramener de ces Jeux?» Dans une équipe féminine de ski alpin amputée de certaines athlètes, tous les espoirs reposent sur Camille Rast. La pression est, clairement, immense. «Si je continue à skier comme je l’ai fait jusqu’à maintenant, je vais continuer sur ma lancée, sait-elle. Après, on sait que les Jeux peuvent révéler certaines athlètes.»

À voir donc, lors du géant ou du slalom, si Camille Rast sera sur le podium. Toujours est-il qu’elle ne fait pas une fixette sur ces Jeux: «Si ça fonctionne, tant mieux. Mais si ce n’est pas le cas, tant pis. La Coupe du monde continue et ce n’est pas à cause d’une édition des Jeux olympiques que ma carrière sera foutue.» Car au fond, ce dont Camille Rast est la plus fière aujourd’hui, ce n’est ni un titre ni une médaille: c’est de pouvoir, simplement, rester en bonne santé.

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