Il serait assez simple, et pour tout dire même très confortable, d’écrire un commentaire en ce samedi matin en tapant sur Jean-François Collet et sa décision d’envoyer les M19 de Xamax défier Bellinzone, et y perdre 5-0, ce vendredi en Challenge League. Les mots couleraient tout seuls, les compliments pleuvraient. J’écrirais des mots comme «insulte au jeu», «championnat faussé» et autres expression toutes faites.
Mais ce n’est pas ce que vous vous apprêtez à lire dans les lignes qui vont suivre, malheureusement pour certains d’entre vous. Je vous propose en effet d’aller au-delà de ce simple constat et, pour tout dire, de le dépasser. Que vous soyez supporter de Xamax, de Carouge ou d’Yverdon Sport, permettez-moi d’avoir envie de surmonter les clivages et de voir plus loin que ce voyage au Tessin et cette claque logiquement reçue par des M19 qui sont tombés sur plus forts qu’eux (et encore heureux pour le niveau de notre football professionnel).
Une décision incarnée par Jean-François Collet
Et je me permets de préciser que je parle de Jean-François Collet, pour une simple et bonne raison: il a indiqué à «Arcinfo» que cette décision était la sienne. Que ce soit à 100% vrai ou non, qu'il le fasse pour protéger son staff technique ou non, peu importe: il est président, il la prend sur lui. Donc il l'incarne.
Un précédent en 2009 à Lausanne
Jean-François Collet est un président décrié, y compris (et surtout) par les supporters de son club, que ce soit au Lausanne-Sport hier ou à Neuchâtel Xamax aujourd’hui. Il l’est pour plusieurs raisons, mais, pour schématiser, disons que dans les deux cas il n’a pas hésité à prendre des décisions impopulaires et je me permets ici de rappeler un précédent qui est un peu passé inaperçu ces derniers jours.
Alors qu’il co-dirigeait le Lausanne-Sport avec Alain Joseph, Jean-François Collet avait assumé une décision qui avait ulcéré les fans du club vaudois, mais aussi son staff technique et ses joueurs: «vendre» à Young Boys l’avantage du terrain en quarts de finale de la Coupe de Suisse en 2009, alors que le tirage au sort et le règlement avaient été clairs: ce LS-YB devait se jouer à la Pontaise, nulle part ailleurs. Je me rappelle assez bien des commentaires de l’époque: pour quelques deniers, «Judas» avait vendu l’esprit de la Coupe. Vous voyez comment.
Pas d'autre choix que de faire avec
Le résultat? Lausanne, alors en Challenge League et entraîné par John Dragani, avait sorti le club bernois chez lui (4-1!) et était allé jusqu’en finale de la Coupe. Déjà à l’époque, la «méthode Collet» m’avait marqué: prendre une décision impopulaire, ne pas avoir peur de fâcher le peuple et les gens qui l’entourent. Et aller au bout. Ce qui étonne du côté de Neuchâtel, c’est qu’il reproduit ce même schéma, ne versant jamais dans le populisme ou les sourires de façade. J’ai une mauvaise nouvelle, chers fans de Xamax, mais vous l’aviez déjà compris, malheureusement pour vous: il n’y a pas d’autre choix que de faire avec. La banderole «Casse-toi Collet» qu’il vo(ya)it depuis sa loge à chaque match ne l’empêche pas de dormir (et au passage, vous étiez allés beaucoup trop loin en mentionnant ses enfants sur l’une d’entre elles, je vous le dis comme je le pense).
Non, Jean-François Collet n’a jamais eu peur de «trahir» le jeu, d’autant que le football n’est pas, et ne sera jamais, sa grande passion, contrairement aux supporters les plus fidèles des clubs qu’il préside. Mais de nouveau, une fois que vous avez dit ça et que je l’ai écrit parce que je le pense, on fait quoi? La vérité, la seule, tout le monde la connaîtra mardi à 23h. Jean-François Collet, vous et moi. Parce que si l’on se met d’accord, et personne n’a le choix de toute façon, pour dire que Jean-François Collet pense à ses intérêts avant ceux d’un championnat qui ne l’intéresse pas, alors personne n’a le droit de parler avant de connaître le résultat du match entre Xamax et Yverdon mardi soir. Parce que si Xamax gagne, il aura eu raison.
Là, vous allez me dire que les valeurs universelles sont au-dessus du résultat d’un match de football. Et je suis d’accord avec vous. Mais de nouveau, vu que la personne la plus importante de votre club, celle qui le détient et qui paie les salaires, ne pense pas comme vous, c’est parler dans le vide.
72 heures ou 96 heures, peu importe
Le fait est qu’YS a bataillé jusqu’à la 92e pour se faire planter et prendre un immense coup au moral ce vendredi face à Aarau, tandis que les joueurs de Xamax étaient quelque part dans leur canapé en famille (’espère, parce que s’ils en ont profité pour sortir en boîte et rentrer chez eux après l’heure d’arrivée du bus depuis Bellinzone, l’atout fraîcheur sera tout relatif). Et on peut me parler de 72 heures, de 96 heures ou de tout ce qu’on veut en termes de récupération, la vérité est que personne ne sait qui sera le plus frais au coup de sifflet final mardi à la Maladière.
Et ce n’est pas comme si Xamax avait montré en première partie de saison une capacité phénoménale à enchaîner les matches tous les trois jours quand il en a eu l’occasion… La décision, purement égoïste, d’envoyer les M19 se tient (de nouveau, si l’on met la morale de côté). Mais le terrain et lui seul parlera.
Alors oui, ça peut paraître mesquin, et ça l’est sans doute un peu, d’avoir envoyé ses M19 au Tessin, je suis bien d’accord. En tout cas, ce n’est pas chevaleresque, pour employer des grands mots, comme l’avait fait Marseille en faisant jouer ses «minots» face au PSG en 2006 (il y avait eu 0-0, au passage) pour protester contre une décision de la Ligue.
Mais je vais quand même dire le fond de ma pensée, pour répondre à des remarques qui m’ont été faites ce vendredi. La première, c’est que les M19 n’ont pas été sacrifiés. Faites-moi confiance, ces jeunes vont se remettre d’avoir pris un 5-0. L’impact sur eux sera nul. Le deuxième aspect tient à la crédibilité de la SFL, laquelle a fermé les yeux durant des années sur le cirque fait par Chiasso et s’accommodera bien volontiers d’un match bazardé. Les victimes ne sont pas à chercher là.
Le dégât d'image, il s'en fiche pas mal
Qui alors? Carouge peut se sentir lésé, d’accord, et Olivier Doglia défend les intérêts de son club quand il pousse son coup de gueule. Yverdon Sport a lui aussi des raisons objectives d’être mécontent, mais au final chacun défend sa baraque et je me permets juste de rappeler autre chose: le «trophée formation» qui rapporte de l’argent aux clubs alignant le plus de jeunes et pour lequel Xamax a marqué de gros points ce vendredi. Là aussi, Jean-François Collet a pensé aux intérêts de son club et il assumera de toute façon tout ce qui découle de sa décision, que ce soit le dégât d’image pour lui dans le milieu du football ou la grogne des autres clubs. Dans les deux cas, croyez-moi, il s’en fiche pas mal, il a déjà été candidat à la présidence de l’ASF et en a fait son deuil depuis longtemps.
Et le dégât d'image pour l'institution Xamax est nul: tout le monde sait que cette décision a été prise par Jean-François Collet et l'a compris. La mémoire de Gilbert Facchinetti n'est pas salie, même si le fameux «Que le meilleur gagne et pourvu que ce soit Xamax» en a pris un gros coup sur la tronche ce vendredi. Que les supporters neuchâtelois se sentant les plus fervents et garants d'une certaine éthique se rassurent: tout le monde aura oublié cette manoeuvre dans trois jours si leur équipe préférée s'impose contre Yverdon.
Attention quand même en championnat...
Mais il y a encore autre chose, puisque vous et moi avons décidé de voir un peu plus loin. Ce samedi matin, Bellinzone, bien moins chèvre qu’avant la trêve, se réveille à douze points de Xamax. Un gouffre? Peut-être. Ou peut-être pas. Le week-end prochain, Xamax accueille le SLO, l’ACB va à Nyon. Je ne suis pas fou si j’imagine qu’au terme de cette journée, l’écart pourrait être de neuf points.
Et là, ce Xamax qui a gagné un seul de ses neuf derniers matches de Challenge League se retrouverait potentiellement sous pression avec, en plus, les clubs derrière lui bien remontés et sans doute revanchards jusqu’à fin mai. L’histoire prendrait alors une toute autre tournure. Parce qu’en voulant faire un cadeau à son entraîneur en sacrifiant le championnat pour la Coupe, Jean-François Collet lui en aurait peut-être fait un autre bien plus empoisonné. Xamax compte 25 points aujourd'hui et il n'est pas complètement illusoire de penser qu'il en faudra 36 ou 37 pour se sauver. Et vu que tout le monde cherchera à en faire derrière Xamax, il est peut-être un tout petit trop présomptueux aujourd'hui de se dire que le maintien est acquis à 100%. Et si d'un coup Xamax traînait ce 5-0 jusqu'au mois de mai?
Allez, personne ne lit l’avenir, moi pas plus que les autres, et le temps apportera les réponses, mardi comme au mois de mai. Ce sera à Jean-François Collet de les assumer. Dans un sens comme dans l’autre. Et il le fera. A commencer par dans quatre jours.