Un hommage poignant des Foxes
Cœurs en deuil et ballon haut

Depuis le 1er janvier, le club de basket des Pully Lausanne Foxes endure la tragédie qui a finalement emporté l’un des leurs, Alexis, 18 ans. Ces jeunes de 11 à 23 ans témoignent de leur parcours de deuil.
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Les U16 du club de basket les Foxes à Pully observent une minute de silence, le 7 février dernier.
Photo: Blaise Kormann
Florence Duarte, L'illustré
L'Illustré

Cette première minute de silence dure une éternité. Personne n’ose l’arrêter. L’émotion pétrifie la salle de sport du collège Arnold Reymond à Pully, ce samedi 7 février à 9 heures, en ouverture d’une journée de trois matchs ponctués d’hommages à Alexis Bollag, 18 ans, basketteur au sein des Pully Lausanne Foxes depuis trois ans, emporté par la tragédie de Crans-Montana un mois après l’incendie.

Ce 7 février, les Foxes U12 (moins de 12 ans) jouent face à Belmont. Spectateurs, arbitres, entraîneurs, bénévoles, joueurs, tous se tiennent debout avec gravité. C’est Aldo, le coach, qui a prévenu les enfants la veille à l’entraînement: «Demain, on fera une minute de silence pour Alexis.» Ils perdent 37 à 45 mais ont tout donné. Liam, 11 ans, rejoint ses parents. Murielle, en pull fuchsia, a tenu la buvette, croissants au jambon et brownies maison, sous les kilomètres de trophées remportés depuis 1951. Greg, le papa, basketteur Foxes pendant dix ans, bonnet siglé «Warriors», a suivi le match dans les gradins.

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Comment est-ce qu’il a pu partir? Parce que quand on va à l’hôpital on est soigné par des docteurs et on guérit
Liam, 11 ans, fils de Greg, ancien basketteur des Foxes
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«Notre fils est touché même s’il exprime peu, il s’identifie parce que c’est son club depuis ses 5 ans. Samedi 3 janvier, il a appris qu’un grand était hospitalisé, lors d’un match auquel nous assistions. C’est lundi 2 février, à l’entraînement, qu’il a su.» Le mot «mort» n’est quasiment jamais prononcé chez les Foxes, inconcevable pour ce centre promotion espoirs (CPE) formateur, labellisé Swiss Olympic, pépinière pleine de vigueur et de promesses. «Nous avons protégé Liam mais nous lui avons expliqué. Il n’a pas de téléphone portable, et nous, pas Instagram», le réseau social où ont circulé les vidéos du drame, les avis de recherche, mais aussi la photo lumineuse d’Alexis, publiée par les Foxes et likée à ce jour plus de 8800 fois. «Curieux, notre fils voulait voir le visage, savoir lequel des grands était parti. Nous lui avons montré sur le site d’un quotidien en ligne. Il s’est souvenu de l’avoir vu jouer au street basket à Lutry.» Pour Liam, une grosse interrogation demeure: «Comment est-ce qu’il a pu partir? Parce que quand on va à l’hôpital on est soigné par des docteurs et on guérit.» Depuis le 1er janvier, le soir en famille, la famille Bridel «prie pour eux».

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La présidente des Foxes joue un rôle essentiel dans cette épreuve et particulièrement auprès des U20 National, l’équipe d’Alexis. Femme dirigeante d’un club de basketball masculin depuis six mois, poste rarissime en Suisse, elle porte à bout de bras en businesswoman autodidacte 400 joueurs, 20 entraîneurs, 20 équipes et une légion de bénévoles. Hyper-investie et omniprésente, c’est dans sa fibre maternelle méditerranéenne, libano-grecque, et sa profession de chirurgienne dermatologue qu’elle a su puiser ses ressources d’urgentiste. Mouna Skaria, 54 ans, en Suisse depuis ses 11 ans, mère de deux garçons majeurs dont le cadet a joué aux Foxes avec Alexis, est au chevet de ses joueurs depuis le 1er janvier. Elle-même se trouvait à Crans-Montana pour le réveillon. C’est deux jours plus tard, le samedi 3 janvier, qu’elle reçoit la confirmation qu’Alexis est grièvement blessé. «Je réunis toute son équipe et on assiste ensemble à un match de haut niveau Foxes contre Fribourg.» Pour qu’ils tiennent le coup, tous ensemble. «Un de ses coéquipiers ne comprend pas: «J’ai essayé de lui téléphoner mais il ne prend pas l’appel», me dit-il.» Le docteur Mouna Skaria explique alors à ses joueurs, pour les rassurer, ce qu’est le coma et quelle est son utilité vitale à ce moment-là.

Expliquer la mort aux enfants

Fin janvier, elle propose à l’équipe d’enregistrer des messages vocaux, chacun à sa manière, pour donner de la force à leur ami. Mouna Skaria fait également dédicacer une photo de l’équipe d’Alexis par les pros des Foxes évoluant au plus haut niveau suisse. Héros, modèles, les grands frères vont lui envoyer leur meilleure énergie. La photo pourra être affichée dans sa chambre d’hôpital à Zurich. «J’ai pu faire parvenir trois vocaux par SMS le samedi 31 janvier.» Alexis s’éteint dans la soirée. Le lendemain, à midi, son équipe joue à Pully. C’est à l’issue de ce match (gagné) que Joé, l’entraîneur qui semble avoir leur âge, leur apprend la nouvelle. La détresse est palpable, le chagrin inonde les visages à la sortie des vestiaires.

Océane, 23 ans, est bénévole création de contenu digital. Le samedi 7 février, elle lit le message précédant la minute de silence avant chacun des trois matchs. En plus d’Alexis, «venu plusieurs fois nous aider à tout installer », elle a perdu «une amie proche partie le 1er janvier». Choc terrible. «Je n’ai aucun souvenir de l’instant de la nouvelle, trou noir. Par chance, mon papa est un ancien ambulancier. Il est venu me récupérer à mon travail, m’a fait comprendre que je pouvais lui parler, ce que j’ai fait le jour même. Aujourd’hui encore, c’est difficile à réaliser. Nous formons un groupe d’amis, on s’est soutenus, cela nous a beaucoup aidés.» Pour l’enterrement, ils composent «un petit bouquet jaune», une fleur des champs par ami, en souvenir de la colonie de vacances dans laquelle elles étaient monitrices. Ce qui l’a surprise? Le manque de soutien de son école privée: «J’ai manqué un seul jour de cours pour l’enterrement, j’ai eu droit à «absence injustifiée» de la part de la direction. Heureusement, mes profs m’ont montré de la compassion. Alors oui, la famille Foxes, ça compte.»

Incompréhension de certains enseignants

C’est bien entre eux que les jeunes se réconfortent, et entre eux exclusivement qu’ils arrivent à communiquer et à partager leur peine. Comme Océane, d’autres resteront marqués par la rigidité et l’absence d’empathie de certains enseignants. Comme Ana, 18 ans, fille de Sacha Milicevic, entraîneur des U16 National, qui était à Crans-Montana en famille le soir du drame. Outrée, Ana. Dans son gymnase de l’Est lausannois, lors d’une minute de silence, elle raconte qu’elle a rejoint aux toilettes une rescapée du Constellation, qui y a perdu dix amis, afin de la soutenir. «Elles étaient deux aux WC, effondrées. Je suis allée prévenir leur prof que cela risquait de prendre du temps avant qu’elles ne reviennent en classe. Il m’a lancé: «Ça va durer encore combien de temps? Sinon, je les mets absentes.» Quant à moi, il a fallu trois e-mails de discussion avec le doyen pour qu’il m’accorde «un après-midi mais pas une journée» pour me rendre à la cathédrale de Lausanne pour l’hommage national du 9 janvier.»

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Le 31 décembre, tout s’est aligné pour qu’on n’y aille pas
Ema, fille de l'entraîneur Sacha Milicevic
»

Le 30 décembre, Ana et sa sœur aînée Ema, 22 ans, étaient au Constellation. «Super soirée, on y retourne demain!» Mais le 31, «tout s’est aligné pour qu’on n’y aille pas», assure la jeune fille, croyante. «La foi, clairement. Ema n’a pas arrêté de dire non, sans raison, à notre frère Ivan, 16 ans, et à un groupe de jeunes basketteurs Foxes qui logeaient chez nous et qui rêvaient d’y aller. Cela m’a hantée plusieurs nuits. Ema nous a clairement sauvés cette nuit-là.» Ensuite, son psychologue la mettra en arrêt, pas d’école pendant deux semaines. «Cette pause m’a aidée, ainsi que d’en parler. Lire, voir des infos sur le sujet, soutenir les autres, cela m’aide à comprendre ce qui s’est passé, ce qui se passe, ce que l’on vit jusqu’à aujourd’hui. Le 9 janvier à la cathédrale, cela nous a aidés à passer un cap. Après le discours des enfants, les applaudissements… un moment de rassemblement, soudés, on a senti de l’amour.» Ema, sa grande sœur, aurait pu perdre la vie et celle de sa fratrie: «On est prêts à se battre pour la justice, nous tous solidaires. On attend le verdict, qu’ils paient pour ce meurtre.»

Le samedi 7 février à Pully, Daniel Rey, 77 ans, vice-président des Foxes, accueille devant le bâtiment avec ces mots: «J’ai très mal dormi, je pense à Alexis.» Très investi dans le mouvement jeunesse du club, présent à chacun de leurs matchs, il côtoyait le jeune joueur. «Il venait m’aider à la buvette.» Il est ému. «Je suis là aussi pour les parents; les jeunes, eux, n’en parlent pas trop.» Anaïs*, 17 ans, est bénévole. Elle compte aller apporter des fleurs sur la tombe d’Alexis dans la semaine suivant son enterrement et y faire des prières. Elle ira avec une autre bénévole. «Le seul moyen de gérer ça, c’est de s’entourer des gens qu’on aime, assure la jeune fille discrète, et de créer un espace entre amis pour parler de la mort. Juste parler de ça entre amis proches, pour faire face au déni, aux crises, à la dépression. Les disparus sont des gens de mon âge qui ne verront jamais demain. C’est très dur à conceptualiser. Les adultes ne peuvent pas comprendre. Perdre son pote à cet âge-là…»

Unis dans le deuil

Aymeric, 16 ans, joueur U16, photographie et filme pour l’académie Foxes. Il a échappé de justesse au pire. Le 31 décembre, il fait partie, avec son pote Aleksa, 14 ans, des basketteurs invités à Crans-Montana chez leur coach Sacha. Première fois à Crans, «une table nous attend au Constellation». Ils quittent des amis, parfois d’enfance, sur la place Centrale. Les Foxes iront dans un autre bar, avec leur coach et sa famille. Le lendemain au réveil, ils découvrent les visages de leurs amis postés en «avis de recherche» sur les réseaux sociaux. «Le moment le plus dur, ce fut les invitations aux enterrements, confie Aymeric. Trois en une semaine et demie. Je n’ai pas été à l’école à la rentrée.» Il dit avoir trouvé la force, le soutien «dans l’humain». Au club de basket, en Suisse, dans le monde entier uni par ce drame. «Sur Snapchat, on s’est soutenus en descendant de Crans.» Pour leur premier match, à Berne, les garçons ont écrit leur solidarité sur un t-shirt blanc, porté sous le maillot: «Crans-Montana 01.01.2026». Etre ensemble, s’unir, c’est tout.

Le samedi 14 février, pour la Saint-Valentin, la buvette des Foxes à la Vallée de la Jeunesse propose des crêpes amoureusement garnies, avec crème chantilly en forme de cœur. Ce jour-là, ultime hommage. L’entreprise Foxes montre tout son savoir-faire lors d’une rencontre de niveau national: DJ aux platines alternant Queen et Kool and the Gang, mascotte renard pour le show à la mi-temps, tambours, commentateur live, sponsoring mis en avant, carré VIP et ultime minute de silence. En présence de la famille d’Alexis. «Chère famille, dit le speaker, vous avez la main pour le coup d’envoi de cette partie.» Le ballon est lancé, c’est parti. Quelques cadeaux pour redire «à jamais dans nos cœurs», comme sur l’étendard honorifique qui ne quittera plus la salle. Des flyers signés par le public et le club, un bouquet, une bouteille, un maillot pro avec des autographes,et ce ballon dédicacé par tous les compagnons U20 National. Ils ont porté sur l’épaule le cercueil de leur ami. Pour la vie, ensemble. 

* Prénom d’emprunt

Un article de «L'illustré» n°8

Cet article a été publié initialement dans le n°08 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 février 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°08 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 février 2026.

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