Pendant quarante-deux ans, Jean-Daniel Taverney a distribué le courrier. Et pendant quarante-deux ans, il a fait quelque chose qui paraît à notre époque révolutionnaire: rendre service.
Quand il savait que des colis risquaient d’être volés dans le hall d’un immeuble de Vevey, il prenait la liberté de les monter à l’étage. Tant pis pour certaines consignes rigides. Une poignée de secondes de plus dans son parcours quotidien. Un peu de bon sens, un peu de bienveillance.
Un symbole terrible
La récompense, juste avant ses 60 ans? Un licenciement. L’affaire est absurde. Pas parce qu’une entreprise ne peut pas fixer des règles. Toutes en ont besoin. Mais parce qu’elle illustre l’une des grandes dérives de ce siècle: le salarié qui ose encore réfléchir est un problème tandis que celui qui applique mécaniquement la procédure est un modèle.
Il y a plus ironique! Le président du conseil d’administration de La Poste s’appelle Christian Levrat. Bien avant de revêtir son costume de grand patron, l’ancien homme fort du Parti socialiste (PS) et figure du syndicalisme suisse a défendu les travailleurs face aux logiques comptables et managériales avilissantes.
Bien sûr, le «camarade» fribourgeois n’a pas signé la lettre de licenciement. Mais les symboles comptent. Et celui-ci est terrible. Dans la Suisse de 2026, un ex-syndicaliste de premier plan dirige une entreprise publique qui sanctionne un employé parce qu’il a privilégié l’humain plutôt que le chronomètre.
Un lien humain important
Cette histoire est celle d’un facteur. Mais elle pourrait concerner une enseignante, une infirmière, un policier ou un employé communal. Partout, dans le public comme dans le privé, les indicateurs des tableaux Excel remplacent la tête et le cœur.
A la fin, tout le monde y perd. L’employé devient un robot dénué de motivation. Le client est moins bien servi. Et l’entreprise, dans sa folle course à l’optimisation, finit par détruire ce qui faisait sa force: le lien intime avec sa clientèle.
Jean-Daniel Taverney a passé quarante-deux ans à faire un peu plus que ce qu’on lui demandait. C’est précisément pour cela que les gens appréciaient leur facteur. Aujourd’hui, La Poste lui montre la porte. Demain, elle n’aura que ses yeux jaunis par l’avarice pour pleurer quand les gens ne lui ouvriront plus la leur.