La chronique de Guillaume Henchoz
L’édition scientifique: une agriculture de haute montagne

Face aux nouvelles restrictions du Fonds national suisse, les éditeurs de sciences humaines et sociales lancent une pétition pour défendre la publication de la recherche académique en Suisse. Un combat qui dépasse le petit monde universitaire, d'après Guillaume Henchoz.
Les éditeurs de sciences humaines et sociales lancent une pétition pour défendre la publication de la recherche académique.
Photo: DR
Guillaume Henchoz, journaliste et éditeur

J’étais journaliste, je suis désormais éditeur. Ça claque comme titre, mais ça rend aussi les fins de mois compliqués. Mon métier consiste à publier des livres de sciences humaines et sociales depuis la Suisse romande. Dit autrement, j’accompagne des historiennes, des sociologues, des anthropologues ou des philosophes dans la transformation de plusieurs années de recherche en ouvrages capables d’être lus au-delà d’un cercle universitaire restreint.

Parce qu’une thèse de 900 pages saturée de jargon et de notes ne trouve pas naturellement sa place dans l’espace public. Le rôle de l’éditeur consiste précisément à rendre cette pensée transmissible. On restructure, on coupe, on clarifie. Il s’agit de permettre à une étudiante, un enseignant, une journaliste ou simplement une personne curieuse de s’emparer d’un sujet complexe. Et ces livres servent aussi aux autres chercheuses et chercheurs: ils sont lus, discutés, prolongés, contredits. C’est ainsi que la recherche avance.

Le problème, c’est que ce genre de publications ne rapporte quasiment rien. En Suisse romande, même un «best-seller» culturel reste un objet économiquement fragile. En sciences humaines, un tirage de 600 ou 700 exemplaires est déjà honorable. Mille exemplaires, c’est Byzance. Et même lorsqu’on vend tout le stock – ce qui arrive régulièrement – il est fréquent de ne pas couvrir les coûts de fabrication. Parce qu’un livre coûte cher à produire: graphisme, correction, mise en page, impression, parfois droits iconographiques ou lithographie. Derrière cela, il y a aussi quelques éditeurs qui essayent de dégager un salaire à peu près correct.

C’est là que la métaphore de l’agriculture de haute montagne s’impose presque naturellement. Les éditeurs de sciences humaines ressemblent parfois à des paysans d’alpage. On entretient des terrains escarpés avec peu de moyens, dans des conditions rarement favorables à la rentabilité immédiate. Pourtant, personne ne demande sérieusement aux agriculteurs de montagne d’être compétitifs face à l’agro-industrie mondiale. La question n’est pas uniquement économique. On considère que leur présence remplit une fonction: ils entretiennent des paysages, maintiennent une activité humaine, préservent un savoir–faire.

Des financements sous conditions

Pour les livres de sciences humaines, c’est un peu la même chose. La question n’est pas de savoir si cela rapporte beaucoup d’argent, mais si l’on estime encore nécessaire d’entretenir un paysage intellectuel vivant, diversifié et accessible. Nous ne gardons pas des pâturages ouverts: nous essayons de maintenir ouverte la circulation des idées, des débats et de la recherche.

Pour cela, le livre académique suisse repose sur un système d’aides publiques et privées. On sollicite les cantons, certaines communes, la Confédération. On frappe à la porte des fondations, des associations, du mécénat privé. Dans cet écosystème fragile, un acteur joue un rôle central: le Fonds national suisse, le fameux FNS. Depuis des années, il soutient la publication d’ouvrages scientifiques et permet à des recherches de sortir des archives universitaires pour devenir des livres accessibles au public. Sans ce soutien, une immense partie de la production intellectuelle suisse romande ne verrait jamais le jour.

Evidemment, cet argent n’est pas distribué sans conditions. Depuis plusieurs années, les éditeurs ont accepté de mettre gratuitement les PDF des ouvrages soutenus en ligne. Beaucoup l’ont fait sans trop rechigner, même si cela fragilisait encore davantage un équilibre économique déjà précaire. Parce que rendre le savoir accessible reste une idée juste. Mais un PDF ne remplace pas complètement un livre. Un ouvrage imprimé circule autrement. Il se prête, s’annote, reste visible dans une bibliothèque ou une librairie. Il permet la lecture profonde, celle qui fait qu’on est capable de retenir et restituer ce qu’on a lu. 

Une pétition vient d'être lancée

Mais voilà: le FNS doit réduire ses dépenses. Et comme souvent, les sciences humaines et sociales deviennent une variable d’ajustement. En 2027, les montants alloués vont diminuer, les critères vont se durcir et beaucoup de projets ne rentreront plus dans les cases. Demain, les soutiens concerneront surtout les thèses directement liées à des programmes financés par le FNS. Et le reste? Les ouvrages collectifs? Les enquêtes menées hors des grands dispositifs universitaires? Les essais issus de longues années de terrain? Les chercheurs indépendants ou précaires?

C’est précisément pour cette raison qu’une pétition vient d’être lancée pour défendre la publication de la recherche en sciences humaines et sociales en Suisse. Parce qu’à force de réduire les soutiens, c’est tout un paysage intellectuel que l’on commence à laisser en friche.

Le problème dépasse largement les états d’âme de notre petit milieu éditorial. Un livre de sciences humaines n’est pas un simple contenu optimisé pour les réseaux sociaux. Ce n’est pas un texte généré à la chaîne pour capter quelques secondes d’attention. Un livre permet d’aller au fond d’un sujet. Il laisse de la place à la nuance, au doute, à la contradiction. A l’heure où l’intelligence artificielle produit du texte en masse et où tout doit être immédiat, synthétique et rentable, le livre reste un espace de ralentissement. Il oblige à réfléchir autrement.

Alors oui, nous, éditrices et éditeurs de sciences humaines, ressemblons parfois à des paysans de montagne. On produit lentement. On gagne peu. Mais ce que l’on entretient dépasse largement la logique du rendement immédiat. La vraie question est donc assez simple: veut-on encore entretenir les alpages du savoir? 


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