La chronique de Mauro Poggia
Une logique de guerre déguisée en dessein de paix

Dans sa chronique, Mauro Poggia revient sur le conflit au Moyen-Orient. Le conseiller aux Etats critique les «frappes préventives» américano-israéliennes et estime qu'un vrai changement en Iran ne pourra venir que de l'intérieur du pays.
Face à la situation, Mauro Poggia en appelle à une action forte et déterminée de la communauté internationale.
Photo: Keystone/Montage
Mauro Poggia
Mauro PoggiaChroniqueur Blick - Conseiller aux Etats MCG (GE)

Ali Khamenei n’est plus, et le «monde libre» exprime sa joie. Ce triste personnage, incarnant un régime sanguinaire qui opprime le peuple iranien depuis des décennies et essaime la terreur à travers la région, et bien au-delà, a été «éliminé» par une coalition américano-israélienne, qui se veut porteuse de liberté et de paix. On voudrait presque y croire et s’en réjouir, tant la violence criminelle a été intégrée par le régime des mollahs, au point d’en faire le véhicule d’une foi dévoyée et pervertie.

Pourtant, et nous le savons tous, ce régime est une hydre, dont les têtes repoussent à peine coupées. Il ne suffit pas d’éliminer les dictateurs d’aujourd’hui pour dissuader ceux du lendemain. Le changement ne viendra que de l’intérieur. Le peuple iranien en aura-t-il la force? La lui donnera-t-on? Les libérateurs du jour ont-ils intérêt à la lui donner? Telles sont les questions que l’on doit se poser, à un moment où la région semble s’embraser. Ce qui nous est décrit comme un dernier sursaut du monstre avant l’électroencéphalogramme plat, ne serait-il pas le transfert de la terreur, des artères principales vers les capillaires?

Souvenons-nous ne serait-ce que de l’Irak, en 2003, dont les décombres ont servi de terreau à l’état islamique!

Ceux qui sont à la tête de ces «frappes préventives», notion singulière et auto-profitable de la légitime défense reconnue par le droit international, en sont parfaitement conscients. Pourtant, comme en Arfghanistan, que les Etat-Unis ont abandonné à son triste sort, ont-il intérêt à «finir le travail», pour reprendre les propos discutables de l’ambassadrice israélienne à Berne au lendemain des crimes du 7 octobre et de la riposte de Tsahal?

Défense par la conquête

Peut-on croire une seconde que l’armée qui se proclame, en le martelant, «la plus morale du monde», désormais aux ordres d’un gouvernement dont le premier ministre ne doit sa liberté qu’à la poursuite de ses fonctions, et qui commet ce que l’on sait mais que l’on veut cacher à Gaza, et qui appuye ce que l’on fait en Cisjordanie – déjà rebaptisée Judée-Samarie – puisse avoir pour objectif de pacifier la région en apportant la liberté et la paix? 

Comment peut-on imaginer que cette démocratie, anesthésiée par un objectif prioritaire de défense par la conquête, avec le soutien inconditionnel de la plus puissante armée au monde, ne veuille pas utiliser le chaos qui s’installe, non seulement pour nous amener à regarder ailleurs que sous ses fenêtres, mais pire, pour occuper définitivement un territoire plus vaste encore chez ses voisins immédiats, objectif désormais avoué avec une décomplexion qui exprime à la fois la certitude du soutien octroyé par ses mécènes, et l’impuissance, voire la servitude, des actuels occupants des territoires convoités?

Je voudrais tant avoir tort, et qu’une dynamique de paix puisse s’instaurer par le dialogue et le respect mutuel dans la région, une fois la menace du gouvernement iranien actuel éliminée, notamment par une solution à deux états. Mais le passé nous enseigne davantage l’inquiétude que la salutaire prudence, et les agissements actuels de la plus forte puissance armée de la région, seule à disposer de l’arme atomique, et qui a désormais dépassé toutes les limites extensibles de la légitime défense que l’on pouvait soutenir au lendemain du 7 octobre, impose immédiatement une action forte et déterminée de la communauté internationale, au-delà d’un inénarrable Conseil de la Paix, dont le partenariat avec la la FIFA en résume l’ambition.

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