La chronique d'Isabelle Chappuis
Meta s'occupe de vos enfants, la Suisse regarde

Cette semaine, un jury californien a établi pour la première fois qu'Instagram avait causé une blessure personnelle à une adolescente, anxiété, dépression, image du corps détruite. Les documents internes produits au procès le prouvent: Meta savait et a continué.
Isabelle Chappuis, conseillère nationale Le Centre (VD), empoigne l'inaction de l'Etat face à Meta.
Photo: Blick
Isabelle Chappuis
Isabelle ChappuisChroniqueuse Blick - Conseillère nationale Le Centre (VD)

En Suisse, on aime dire qu'on protège nos enfants. Alors comment expliquer qu'on regarde sans broncher une entreprise dont le modèle économique repose sur l'addiction, désormais prouvée devant un tribunal, décider de sa propre initiative, de cibler les moins de 13 ans?

WhatsApp, propriété de Meta, vient d'annoncer une version destinée aux enfants. L'emballage est rassurant: contrôles parentaux, interface simplifiée, bonne intention affichée. Mais derrière cette façade, ce n'est pas une protection qu'on offre: c'est une colonisation. Pas seulement de la poche où ils glissent leur téléphone. La colonisation de leur cerveau, de leurs pensées, de leur manière de voir le monde avant même qu'ils aient les outils pour en juger.

Une fonctionnalité, pas un bug

L'algorithme de ces plateformes détecte les failles émotionnelles, les amplifie, et isole. Ce n'est pas un bug: c'est sa fonctionnalité. C'est exactement ce pour quoi il a été conçu.

En proposant une version enfants, Meta pratique la captation préventive. Les adultes ont été capturés. Il faut désormais aller chercher les cerveaux pas encore formatés, construire des habitudes d'usage avant que le cerveau soit formé, pour en faire les adultes dépendants et rentables de demain. La science neurologique est sans ambiguïté: jusqu'à 25 ans, le cerveau n'a pas fini de se développer. C'est précisément cette fenêtre que ces entreprises cherchent à exploiter.

Le problème n'est pas l'écran

Ce débat n'est pas une question de temps d'écran. C'est une question de souveraineté cognitive, à savoir de notre «liberté de penser». Nos enfants ont le droit de grandir avec un cerveau qui leur appartient. Et nous, adultes, avons ce même droit.

Un faux transfert de responsabilité

En proposant des «contrôles parentaux», Meta transfère habilement la responsabilité vers les parents. Certes, un parent est responsable des usages numériques de son enfant. Mais regardons le rapport de forces: d'un côté, des parents dépassés face à des outils vendus sous couvert de service ou de bien-être. De l'autre, des milliers d'ingénieurs en neurosciences qui ont conçu un produit hautement addictif. On ne peut pas laisser les parents seuls face à cette asymétrie.

La Suisse à la traîne

Le Danemark, l'Australie, la France ont choisi d'agir, avec des limites d'âge fermes et des régulations qui s'attaquent aux algorithmes eux-mêmes. La Suisse, elle, a soumis un projet de loi qui ne parlait que de transparence. Utile, mais qui ne touche pas l'essence du problème: le modèle d'affaires de ces entreprises. Notre consultation réglementaire ne sera pas prête avant fin 2026. En attendant, nos enfants scrollent.

On nous dit que réguler, c'est freiner l'innovation. C'est un narratif imposé par les Big Tech, et il est faux. On a imposé la ceinture de sécurité, le code de la route: cela n'a pas tué l'industrie automobile, cela l'a civilisée. Interdire seul ne suffit pas, mais ne rien interdire c'est abandonner nos enfants. Ce qu'il faut, c'est agir sur le modèle économique: interdire les techniques de design addictif ciblant les mineurs, exiger la transparence algorithmique. Parce que pendant qu'on hésite, Meta ne perd pas de temps.

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