La chronique de Christian Dandrès
Expulsions à Carl-Vogt: lettre à Nicolas Walder

Face aux expulsions massives prononcées à Genève, le conseiller national socialiste Christian Dandrès interpelle Nicolas Walder. Il dénonce l'opération spéculative et appelle le conseiller d'Etat à faire respecter le cadre protecteur des locataires.
Dans sa nouvelle chronique, Christian Dandrès réagit aux expulsions du boulevard Carl-Vogt à Genève.
Christian Dandrès
Christian DandrèsConseiller national

Monsieur le Conseiller d’Etat,

Cela fait deux semaines que les habitant.es et les commerçant.es des immeubles du boulevard Carl-Vogt à Genève ont reçu leur congé de la régie Naef, pour le compte de la Caisse de pension de Bâle-Ville.

Le choc a été grand. Cette violence a suscité beaucoup de colère. Derrière le prétexte de la réalisation de travaux nécessaires pour le climat, il est une réalité: un prix d’achat de 128,5 millions pour cinq immeubles, revendus 14 fois plus cher qu’ils n’ont été acquis 20 ans auparavant. C’est l’éléphant dans le couloir! La Caisse de pension, interpellée par l’ASLOCA à Bâle-Ville, a d’ailleurs admis qu’elle avait toujours eu l’intention de spéculer comme elle le fait aujourd’hui. Aucun des habitants et commerçants installé.es depuis lors n’en ont été informé.es. Ce propriétaire a laissé des locataires commerciaux engager leurs économies et leur prévoyance retraite sans se soucier de les dissuader d’investir à pertes.

Depuis 15 jours, les locataires s’organisent avec l’aide de l’ASLOCA et le soutien de la Ville de Genève. Leur situation a ému au-delà du quartier. De nombreux.euses locataires ont compris que ce qui se joue à Carl-Vogt les concerne également. Si Naef et sa cliente gagnent la partie, des milliers de baux seraient menacés, comme à Zurich où, selon l’EPFZ, 13'000 foyers ont subi ces pratiques scandaleuses et perdu leur logement.

Des mesures aux airs de farces

La régie Naef et sa cliente n’en démordent pas. Elles ont écrit aux locataires jeudi en indiquant qu’elles soutiendraient les locataires… pour les reloger selon leur capacité. C’est là qu’elles redoublent de cynisme. Il ne s’agit pas de reloger tous les locataires, mais de faire du tri pour sélectionner les meilleurs cas. Sur le site de la régie Naef, 67 appartements sont à louer à Genève dont trois dans le quartier. Le plus proche: un 5 pièces au 1er étage, rue des Maraîchers, à 3950 francs. Aucun logement de plus de 3 pièces à moins de 2'000 francs par mois. Naef ne perd pas le Nord! Les autres locataires seront «orientés» vers le social.

Naef et la Chambre immobilière invoquent aussi le bien-être des locataires et le progrès. C’est la tarte à la crème! 

Monsieur le conseiller d’Etat, comme élu fédéral, vous avez combattu la politique de la stratégie du choc, qui vise par le coup de force à enrichir une poignée de spéculateurs. N’abandonnez pas cet engagement comme conseiller d’Etat. La logique de la régie Naef et de sa cliente relève du même esprit: piétiner la législation cantonale, puis se montrer disposé à discuter du relogement tout en maintenant ainsi intact l’objectif principal de vider l’immeuble de ses habitant.es, au profit de leurs seuls intérêts.

Monsieur le conseiller d’Etat, en vous limitant à demander le relogement, vous jouez le jeu de la spéculation. Les habitant.es et les commerçant.es n’ont pas besoin que l’Etat les accompagne vers l’exil. Ils ont besoin que vous les aidiez à conserver leur logement et leur outil de travail.

Aujourd’hui, certains milieux immobiliers vous mettent au défi de continuer à porter le flambeau de la défense des locataires (y compris commerciaux) ou de remettre en cause plusieurs décennies de lutte sociale et démocratique pour la protection du parc locatif et du droit au logement.

Le cadre doit être respecté

Les locataires qui représentent 80% de la population – sans doute la même part de vos électeurs.trices – vous demandent d’intervenir aux côtés des habitant.es et des commerçant.es, de refuser à la régie Naef et à sa cliente de vider ces immeubles pour ne pas créer un précédent qui entraînerait des milliers de congés, comme à Zurich.

Le cadre protecteur gagné de haute lutte par les locataires et l’ASLOCA doit continuer à être respecté.

D’abord en ne tenant pas pour évident que les travaux nécessitent le départ des locataires, alors que la régie Naef n’a pas détaillé ce que sa cliente entendait faire.

Ensuite, en considérant sur la base des très nombreux exemples de chantiers actuels et récents, que les travaux d’assainissement peuvent presque toujours être réalisés sans résiliations de bail, au moyen de rocades notamment.

Enfin, en privilégiant l’approche multilatérale dont vous vous êtes si souvent prévalu, en invitant à la table des négociations les parties prenantes de cette affaire (la propriétaire et sa régie, la Ville de Genève qui est garante avec votre département du respect du cadre protecteur cantonal, ainsi que des locataires accompagnés de leurs représentants).

Christian Dandrès

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