C’était un soir de la semaine dernière, au bar de ma brasserie romainmonastérienne préférée, un lieu où on refait souvent le monde avec assurance et imprécision… Personnellement je me contente d’assurer le service, de la fermer et de prendre des notes pour la postérité… une postérité de sublimes pochtrons, mais passons…
Antisémites vs bisounours
Cette fois, la conversation avait pris un tour inattendu. Sans véritable transition, un interlocuteur lâche au moment de trinquer: «Les Juifs sont en train de commettre un génocide au Moyen-Orient!» Je reste un instant interdit, puis tente de remettre la discussion sur des rails: «Pardon? Tu veux dire le gouvernement israélien? Ou, à la limite, l’Etat d’Israël? Ta langue a fourché on est d’accord? T’es pas comme ça, toi?» Une réponse agacée fuse alors: «Oui… enfin tu vois de qui je veux parler… les sionistes, quoi!».
Tout est contenu dans cette séquence. En quelques gorgées d’une IPA ambrée et pour le coup très amère, on assiste à une série de glissements successifs, des Juifs aux Israéliens, puis des Israéliens aux sionistes, comme si ces termes pouvaient se substituer les uns aux autres sans autre conséquence que celle de finir son verre, s’engueuler un bon coup en se traitant mutuellement «d’antisémite» et de «bisounours», commander une nouvelle tournée et maugréer sur le fait que «décidemment on ne peut plus rien dire dans cette brasserie… Et alors elle est, où la liberté d’expression, bordel!». Malaise.
Gaza – Lausanne
Malaise persistant, car quelques jours plus tard, dans un tout autre contexte, cette impression se confirme. Lors d’une manifestation de soutien à Gaza qui se tient à Lausanne, où se mêlent certainement indignation sincère et mobilisation politique, les slogans et les symboles composent un paysage pour le moins… hétérogène. Je n’y suis pas mais on me transmet les photos de la manif. Une pancarte attire notamment l’attention: «Pas de sionistes dans mon quartier», peut-on y lire en lettres capitales. Non loin de là, flotte un drapeau du Hezbollah. Pris ensemble, ces éléments ne peuvent pas être simplement juxtaposés sans réflexion car ils inscrivent la critique d’une situation géopolitique dans un registre qui dépasse largement la seule opposition à la guerre.
Mis côte à côte, le slogan et le drapeau désignent un ennemi qui n’est plus seulement un Etat ou un gouvernement, mais quelque chose de plus diffus, de plus englobant, de plus inquiétant. Et le problème n’est pas seulement rhétorique car le panneau portant le slogan est brandi à côté du drapeau d’un groupe paramilitaire qui vise directement l’éradication d’Israël et dont l’ancien leader politique et religieux, Hassan Nasrallah, considère les juifs «comme une tumeur sur le front de l’histoire». Oui, à n’en pas douter, dans ce cas de figure l’antisionisme affiché sur la pancarte a bon dos… c’est un cache-sexe peu élégant, aussi grossier qu’un argument d’ivrogne permettant de masquer ce qu’il est vraiment: de l’antisémitisme… Mais comment en est-on arrivé là?
La zone grise
Le débat autour de l’antisionisme et de l’antisémitisme est pétri de clichés. Trop souvent, on se retrouve face à des alternatives hyper simplistes: soit l’antisionisme serait, en tant que tel, une forme d’antisémitisme et devrait à ce titre être proscrit; soit il relèverait exclusivement de la critique politique légitime et ne saurait en aucun cas être suspecté de dérive. Cette opposition binaire ne rend pas compte de la réalité de discours et de positions politiques qu’il s’agit de déplier avec précaution. Entre ces deux positions irréconciliables, il existe une zone grise, un espace où se mélange des usages flottants du langage et des effets parfois contradictoires. C’est dans cette zone grise qu’il faut faire l’effort de plonger pour essayer d’y comprendre quelque chose. Alors reprenons notre souffle, bouchons-nous le nez et allons-y!
Et commençons par démonter une première tentation: encadrer juridiquement l’utilisation du terme «antisioniste» n’est pas, à mon sens, l’idée du siècle. En France, une initiative visant à pénaliser l’emploi de ce mot est discutée. Un projet de loi vient d’être retiré mais fera l’objet d’un nouveau passage à l’Assemblée nationale dans quelques mois. Je crois qu’il faut être clair sur ce sujet: ce ne sont pas les mots que le droit doit sanctionner, ce sont leurs usages. Ce sont les intentions dont on les charge. Pas besoin d’avoir suivi un cursus en sciences politiques pour comprendre presque instinctivement que derrière le terme «antisionisme», il y a une bataille de périmètres qui se joue: que vise-t-on vraiment quand on l’emploie? Une politique, un Etat, une idéologie… ou des personnes? Vouloir trancher trop vite, que ce soit par la loi ou par le déni, en l’exonérant de toute intention antisémite ou en l’interdisant purement et simplement, revient à esquiver le problème. Le mot n’est pas neutre, ok, mais il n’est pas non plus coupable en soi.
Des glissements successifs
Le problème n’est pas la critique d’Israël en tant que telle. Critiquer l’action de l’Etat d’Israël, contester les choix politiques de son gouvernement, dénoncer des violations flagrantes du droit international… tout cela relève du débat démocratique le plus légitime. Même l’usage de termes aussi lourds que celui de «génocide», dont la qualification juridique fait l’objet de controverses, s’inscrit dans un espace de discussion où l’argumentation doit pouvoir s’exprimer dès lors qu’il est question des massacres de Gaza. Ce qui pose difficulté, en revanche, ce sont les glissements qui s’opèrent lorsque la critique change de cible sans que cela soit explicitement formulé. Lorsqu’un État devient une idéologie, et que cette idéologie se transforme en catégorie de personnes, on quitte le terrain de l’analyse politique pour entrer dans celui de la désignation. Et cette désignation, parce qu’elle est floue, parce qu’elle repose sur des termes aux contours incertains, ouvre la porte à une forme de haine qui porte un nom: l’antisémitisme.
Le mot «sioniste» joue ici un rôle central. Historiquement, il renvoie à un courant politique, à une idéologie liée à la création et à l’existence d’un Etat juif. Mais dans les usages contemporains, on ne va pas se mentir, il tend à devenir une sorte de signifiant flottant, un mot élastique qui change de sens selon les personnes qui le prononcent et qui finit par signifier bien plus (ou bien autre chose…) que ce qu’il prétend nommer. Placé dans la bouche de différents interlocuteurs, il peut désigner un gouvernement, une orientation politique, un soutien, réel ou supposé, à l’État d’Israël, voire, de manière plus diffuse, une appartenance sociale ou religieuse.
Cette plasticité sémantique n’est pas sans conséquence. Lorsqu’une militante ou un militant affiche un slogan affirmant qu’il ou elle ne veut pas de «sionistes» dans son quartier, il ne s’agit plus simplement d’exprimer un désaccord politique abstrait. Un quartier est un espace de vie, de cohabitation, de relations ordinaires entre des individus qui ne partagent pas nécessairement les mêmes convictions. Introduire dans cet espace un critère d’exclusion fondé sur une catégorie aussi floue revient à désigner explicitement des personnes comme indésirables. Et dans un contexte où le terme «sioniste» peut être projeté sur des Juifs en général, il devient difficile de soutenir que ce type de slogan est dépourvu de toute dimension problématique.
Affirmer que des slogans comme «pas de sionistes dans mon quartier» seraient de simples expressions politiques, parfaitement étrangères à toute logique d’exclusion, revient à faire abstraction de ce que les mots produisent concrètement dans l’espace social. Lorsqu’on en vient à nier ces effets au nom d’une lecture littérale ou d’une posture militante, on est clairement dans le déni. A ce stade, la zone grise ne sert plus à penser la complexité du réel… elle devient un écran commode pour ne pas voir ce qui se trouve sous nos yeux. Et à force de refuser de regarder en face ce qui s’y joue, on finit par accepter l’inacceptable sans même s’en rendre compte. Bref, à un moment donné, il faut arrêter de cacher la merde au chat… et reconnaitre l’antisémite comme tel, même quand il paie sa tournée ou lutte au côté d’un peuple pour son droit à exister.