En France, le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen et La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon continuent de creuser leur sillon électoral. Partout? Presque. Car en France voisine, la poussée des extrêmes semble marquer le pas. Un peu comme si, face à la vague nationale, cet amalgame régional faisait figure d’irréductible village gaulois résistant à l’empire romain. Décryptage d’une exception.
Revenons d’abord aux résultats nationaux de ce premier tour des municipales. Le RN poursuit sa progression, avec plusieurs grandes villes conquises ou conservées dès le premier tour, parmi lesquelles Perpignan, Fréjus, Cagnes-sur-Mer ou Marignane. Le parti compte en outre 101 candidats qualifiés pour le second tour.
Les limites du RN et de LFI
Sa dynamique connaît toutefois des limites. Dans 42,5% des grandes villes où il présentait des candidats, ceux-ci ont été éliminés dès le premier tour. A Toulon, par exemple, où le parti nourrissait de solides ambitions, l'élection de la candidate du parti, Laure Lavalette, n'est pas garantie. A Nice, en revanche, la victoire semble envisageable: l’ancien Républicain Eric Ciotti y arrive en tête devant son rival de toujours, Christian Estrosi. Reste enfin le cas de Marseille, deuxième ville de France, où Franck Allisio talonne le maire sortant socialiste au premier tour, même si la configuration du second lui est défavorable
Du côté de la gauche radicale, LFI confirme elle aussi sa capacité de nuisance — ou d’entraînement, selon le point de vue. A Roubaix, Limoges, Toulouse ou Lille, le mouvement s’est hissé soit en tête, soit en position d’arbitrer l’issue du second tour, prévu dimanche 22 mars. Dans la capitale des Flandres, l’« insoumise » Lahouaria Addouche talonne le candidat socialiste et devance son rival écologiste.
«La Suisse joue un rôle central»
Mais c'est en France voisine que le contraste apparaît le plus nettement. «Il ne se passe jamais rien ici», plaisantaient deux douaniers suisses dans une ancienne publicité pour de l'emmental hexagonal. Avec ou sans trous, la campagne y a surtout été plus atone, plus molle qu'ailleurs.
«Ici, les taux de participation sont de dix à 15 points inférieurs à la moyenne nationale,» explique Sébastien Colson, journaliste au «Dauphiné libéré» et auteur de «Et au milieu passe une frontière» (Ed. Slatkine). «C'est notamment lié à l'importance du va-et-vient électoral. Ceux qui partent, ceux qui arrivent, y compris ceux qui seraient peut-être tentés par un vote protestataire, n'ont souvent pas le temps et pas le sentiment d'ancrage local suffisant pour s'inscrire sur les listes électorales.»
Pour ce spécialiste de la politique locale, la sociologie électorale de la région joue également un rôle déterminant. «Dans l'Ain ou en Haute-Savoie, on reste dans une tradition catholique, faite de petits entrepreneurs attachés à la droite républicaine et peu enclins à voir la gauche accéder au pouvoir. Ce ne sont pas des terres naturellement favorables aux extrêmes. LFI réalise ses meilleurs scores dans la France périphérique. Le RN, lui, prospère davantage dans les zones périurbaines et paupérisées, auprès d'une population au pouvoir d'achat plus faible, sensible par exemple au prix de l'essence, comme on l'a vu pendant la crise des gilets jaunes.»
Dans cette mécanique, la Suisse joue un rôle central. Elle nourrit quelques tensions. «Le coût de la vie est calqué sur celui de la Suisse. Les fonctionnaires viennent moins dans nos régions, car les primes de vie chère y restent faibles. Pour eux, c'est une double peine. On manque d'enseignants, d'infirmiers, de médecins.»
Le rôle des enjeux locaux
Elle en désamorce aussi d'autres, servant d'ascenseur social. «Elle absorbe une part des frustrations potentielles, poursuit Sébastien Colson, car beaucoup de salariés vont travailler de l'autre côté de la frontière, avant parfois d'en revenir. Dans mon livre, je raconte comment des agents de Securitas qui gagnaient 1500 euros en banlieue parisienne ont triplé leur salaire ici, dans un environnement beaucoup plus policé. Et puis, le fait qu'il y ait des frontaliers dans presque toutes les familles n'encourage pas un discours populiste contre eux.»
Autre explication: ni le RN ni LFI ne semblent, dans cette région, avoir vraiment investi les enjeux locaux. Tous deux restent d'abord arrimés à des thématiques nationales. Le mode de scrutin accentue encore ce phénomène. «En Suisse, la proportionnelle garantit aux minoritaires une forme de rente électorale entre dix et 20%. C'est une capacité de nuisance importante. Un mouvement comme le Mouvement citoyen genevois en profite. En France, à l'inverse, le scrutin majoritaire fait que le vainqueur rafle presque toute la mise. Dans une ville comme Annemasse, cela signifie qu'au conseil municipal, la majorité disposera de 30 sièges, contre neuf pour les oppositions.»
Au fond, la France voisine résiste moins par exception idéologique que par configuration sociale, économique et institutionnelle. La proximité suisse y amortit les colères, la mobilité brouille les enracinements électoraux, et les extrêmes peinent à transformer leurs thèmes nationaux en ancrage local. Comme si, à l'ombre de la frontière, la protestation trouvait ailleurs qu'aux urnes une partie de ses exutoires.