Qui n'a pas en tête une odeur lui faisant penser au bonheur de l'enfance? Des chercheurs viennent de plonger la madeleine de Proust dans le grand bain des neurosciences et montrent le rôle évolutif du bulbe olfactif au cours du temps.
L'odeur de la pelouse fraîchement coupée? Celle des fleurs d'Immortelle le long du littoral corse? Ou bien évidemment, comme le héros de Marcel Proust, celle d'une madeleine trempée dans du thé?
«Cette mémoire de l'enfance, on sait qu'elle est ancienne, qu'elle correspond à la première décennie de la vie, et que c'est une mémoire plutôt positive, nostalgique», relate à l'AFP Nathalie Mandairon, directrice de recherche au CNRS, qui a participé à l'étude publiée dans la revue PLOS Biology.
Des souris et des Hommes
Mais les chercheurs n'avaient jusqu'à présent que très peu d'éléments sur les bases neurales de cette mémoire, ce qui les a conduits à s'intéresser... aux souris.
«L'organisation anatomo-fonctionnelle du système olfactif est vraiment similaire chez l'homme et chez la souris», explique la chercheuse. Afin de reproduire la madeleine de Proust chez les souris, les chercheurs ont commencé par questionner... les êtres humains, dont plus de 600 ont bien voulu se replonger dans leurs souvenirs olfactifs d'enfance.
Quand on sent une odeur, qu'on l'inspire, les molécules odorantes portées par l'air vont aller se lier à nos neurorécepteurs, présents au fond de notre cavité nasale. «On a voulu savoir si l'odeur était plaisante ou déplaisante dans notre mémoire olfactive ancienne, et si le contexte, le souvenir, était plaisant ou pas», développe Nathalie Mandairon.
Ainsi 272 jeunes souris âgées de 23 jours ont été exposées à une odeur attractive dans un environnement ludique via par exemple une grande cage avec des jeux, de la nourriture, des congénères, qui leur ont permis plus d'explorations et d'interactions sociales.
Puis les chercheurs ont enregistré les vocalisations de ces jeunes souris, grille de satisfaction imparable chez elles. Ils ont ensuite attendu que ces souris deviennent adultes – vers deux à trois mois – pour reprendre des mesures, en confrontant les animaux à l'odeur d'enfance à laquelle ils avaient été exposés, mais aussi à d'autres odeurs.
En comparant avec des souris qui n'avaient pas été exposées dans leur jeunesse à une odeur agréable associée à un contexte positif, les chercheurs ont pu démontrer que les deux éléments – odeur agréable et contexte agréable – étaient indissociables pour que le souvenir soit vivace.
Puis, en refaisant ces tests sur ces souris âgées de 6 mois, ils se sont aperçus que «les souris avaient oublié l'odeur et ne développaient plus de préférence».
En recommençant l'expérience en réexposant régulièrement les souris à l'odeur d'enfance, ils ont ainsi pu prouver la nécessité, au long de la vie, d'être réexposé régulièrement au souvenir olfactif d'enfance, «une fois par an en moyenne» chez les humains, selon les chercheurs.
Bulbe olfactif
Au centre du phénomène se trouve le bulbe olfactif, commun aux hommes et aux souris, même si leurs tailles diffèrent.
«Ce qu'on a montré, c'est qu'il y avait dans le bulbe olfactif des neurones qui portaient cette mémoire de l'odeur. Ce sont des neurones un peu particuliers parce qu'en général, tous les neurones sont formés à la naissance de l'individu. Or ces neurones-là naissent plus tardivement, à partir de la naissance de l'individu, c'est-à-dire qu'ils se forment en post-natal. Et en plus, ils durent toute la vie», souligne Nathalie Mandairon.
Mais ce n'est pas tout: au fil du temps, le support de cette mémoire évolue. «Ce support est porté par le bulbe au début de la vie d'adulte. Puis les neurones du bulbe olfactif se désengagent au profit du système limbique», situé au sein du cerveau.
«Or, le limbique, c'est le circuit des émotions. C'est ce qui pourrait expliquer ce sentiment de nostalgie que l'on peut ressentir plus on avance avec l'âge, au moment où ressurgit ce souvenir olfactif de l'enfance», conclut la chercheuse.