Les 100 plus grandes entreprises européennes versent plus des deux tiers de leurs bénéfices à leurs actionnaires en moyenne, alimentant les inégalités et captant l'argent qui pourrait aller en investissements, dénonce mardi Oxfam dans son rapport intitulé «Personnes, Pouvoir, Profits, Planète». L'organisation humanitaire y appelle à plafonner les rémunérations des PDG et les versements de dividendes.
Le document révèle notamment que l'écart salarial entre employés et dirigeants se creuse: les patrons de ces firmes gagnent en moyenne 78 fois plus que leurs employés. Autrement dit, après seulement cinq jours de travail, un PDG gagne déjà plus que ses collaborateurs en un an. Nulle part ailleurs cet écart n'est aussi abyssal que chez le distributeur français Carrefour, où le PDG Alexandre Bompard a touché en 2024 pas moins de 361 fois le salaire moyen de ses équipes. Il est suivi de près par Dominic Blakemore (Compass) avec un ratio de 352 pour 1. Sur le podium des plus fortes rémunérations européennes de 2024, on trouve Carlos Tavares (Stellantis) avec plus de 20 millions de francs suisses, suivi par Vas Narasimhan (Novartis) et Pascal Soriot (AstraZeneca).
Explosion des dividendes
«Alors que les finances publiques sont à sec, les entreprises ont largement les moyens d'investir dans notre avenir et la compétitivité économique de l'Europe, mais elles préfèrent rémunérer les actionnaires», déplore Alexandre Poidatz, porte-parole d'Oxfam sur les questions de régulation des multinationales.
Ce rapport européen d'Oxfam montre que les 100 plus grandes entreprises européennes en termes de chiffre d'affaires (dont 24 sont françaises) ont, entre 2022 et 2024, versé, en moyenne, 70% de leurs bénéfices à leurs actionnaires (73% pour les entreprises françaises). En 2024, ces dividendes ont culminé à environ 363 milliards de francs suisses, soit une explosion de 139% par rapport à 2004, quand les salaires moyens n'augmentaient que de 69% sur la même période.
«Certaines entreprises, comme Telefónica, BP et Zurich Insurance Group, ont même distribué aux actionnaires plus que ce qu'elles n'avaient réalisé en bénéfices», montre l'ONG. Six entreprises sont même allées jusqu'à verser des dividendes en 2024 malgré des pertes financières enregistrées, à l'instar de la Deutsche Bahn ou du géant des matières premières Glencore.
Contraintes de privilégier le cours de leurs actions, ces multinationales affichent un bilan environnemental très négatif. Près de la moitié de ces 100 entreprises ont ainsi versé 32 fois plus à leurs actionnaires que ce qu'elles ont investi dans leur transition écologique, selon le rapport. Le cas le plus extrême est celui du groupe français Saint-Gobain, qui a versé 838 fois plus à ses actionnaires qu'à ses projets écologiques.
«Quand il y a des dispositifs de régulation, on s'en sort, et quand ce n'est pas le cas, tout s'envole», a dénoncé Cécile Duflot, directrice générale d'Oxfam France, lors d'une conférence de presse. Or, pour Oxfam, «les inégalités ne sont pas inévitables: c'est un choix. Les plus grandes entreprises européennes doivent cesser de choisir un modèle qui ne profite qu'à une minorité et commencer à agir dans l'intérêt du plus grand nombre».
Inégalité et sexisme
Le constat est tout aussi sombre concernant l'égalité des sexes. Le rapport souligne que les femmes PDG gagnent un cinquième de moins que leurs homologues masculins, un écart qui grimpe à 26,6% dans le secteur bancaire. Au rythme actuel, il faudra attendre 30 ans pour que cet écart salarial soit comblé. Preuve symbolique de ce plafond de verre: il y a encore aujourd'hui en Europe plus de PDG prénommés «John» (ou ses variantes locales) que de femmes à la tête de ces 100 entreprises. Pour l'ONG, souligne Alexandre Poidatz, une meilleure répartition des bénéfices rendrait «le modèle européen beaucoup plus (...) vertueux sur les objectifs de son activité de long terme, mais aussi beaucoup plus compétitif à moyen terme».
«La réglementation n'est pas un obstacle à la compétitivité. C'est, au contraire, l'architecture d'un avenir souhaitable. Les États ambitieux ne peuvent pas attendre que Bruxelles corrige le tir», assure-t-il. Oxfam recommande ainsi aux législateurs et dirigeants d'entreprises européens de plafonner la rémunération du PDG à 20 fois maximum le salaire médian des salariés, et limiter les dividendes versés aux actionnaires «jusqu'à ce qu'un salaire décent soit garanti (...) et qu'une stratégie climatique ambitieuse soit mise en place».
L'ONG demande également de «transposer rapidement» dans chaque pays «la directive européenne sur la transparence des rémunérations», et d'introduire des quotas pour garantir la représentation des femmes aux postes de direction.