300 matches en pros avec Servette, neuvième place dans la très riche histoire du club grenat: voilà le cap qu'a atteint Jérémy Frick face à Lucerne le week-end dernier et le portier de 33 ans a désormais dépassé Eric Pédat (298) dans ce classement éternel. Encore vingt matches et il rattrapera même la légende Jacky Fatton.
Redevenu titulaire samedi dernier en raison de la blessure de Joël Mall en cours de match, le capitaine du SFC s'est confié à Blick avant de défier YB dimanche au Wankdorf. Sa fierté, sa reconversion, son rapport aux critiques, la concurrence avec Joël Mall: comme toujours, Jérémy Frick répond sans filtre, les yeux dans les yeux.
Préparer un match en tant que titulaire, c'est différent?
Non, pas vraiment. Je me suis toujours entraîné comme si j'allais débuter, c'est ma manière de faire. Cette semaine a été strictement la même que la précédente. Peut-être que j'en ai fait un petit peu moins à la toute fin de l'entraînement, mais c'est vraiment tout. L'intensité est la même, la préparation aussi.
A la fin de l'entraînement?
Oui. Quand tu sais que tu ne vas pas jouer, tu fais des séances supplémentaires avec les attaquants, ce genre de choses. Mais c'est bien tout ce qui change.
Jocelyn Gourvennec a spontanément souligné votre bonne entrée lors du match contre Lucerne. Elle est justement due au fait que vous n'avez pas lâché à l'entraînement?
Je m'entraîne toujours pour être prêt. La semaine avant Lucerne, c'était la trêve internationale, j'ai pu jouer un match amical qui s'était bien passé et j'ai également fait un match avec les M21 avant ça. Donc j'étais quand même dans un certain rythme, même si ce n'était pas celui de la Super League. Ce n'est pas comme si j'avais fait deux mois sans jouer. Et j'ai aussi pas mal d'expérience désormais pour gérer ce genre de situations.
Vous avez d'abord pris la place de Joël Mall sur un choix sportif de votre entraîneur. Ensuite, il l'a reprise en raison de votre blessure. Et maintenant c'est l'inverse... Sincèrement, c'est particulier comme situation, non?
Immédiatement après le match, j'ai écrit à Jo pour avoir de ses nouvelles. Sur le coup, je ne pensais pas que c'était très grave, mais quand je l'ai vu sortir sur civière, forcément... On a un peu ironisé de la situation, c'est vrai. Il m'a dit que cette fois c'était à mon tour de profiter de sa blessure.
Il y a cette belle image où vous soulevez la Coupe de Suisse ensemble. Mais évidemment, de l'extérieur, on aime bien vous opposer. Vous êtes deux gardiens trentenaires, avec un profil assez similaire... Comment vous faites pour conserver une relation cordiale, sachant que vous êtes coéquipiers et concurrents en même temps?
Déjà, Jo et moi on s'entend super bien. Franchement. Pour tout vous dire, le week-end dernier, avant sa blessure, je voulais lui proposer d'aller jouer au golf le lendemain du match! Ca fait un moment qu'on en parle, mais on n'arrive pas à trouver le temps, vu qu'on est tous deux pères de famille. Là, ce sera un peu plus compliqué ces prochaines semaines malheureusement. Mais on a les mêmes centres d'intérêt, on s'entend extrêmement bien. Et sur le terrain, on est compétiteurs, c'est clair. On peut être en compétition et bien s'entendre. Le jour du match, chacun est à disposition de l'autre même si bien sûr, chacun espère voir son nom écrit au tableau. J'ai déjà vécu des situations de concurrence qui étaient un peu compliquées et ce n'est sympa ni pour l'un, ni pour l'autre.
Pas au point d'espérer une blessure de votre concurrent, bien sûr. Mais peut-être une boulette?
S'il y a une mauvaise relation, oui, clairement. Je ne vais pas vous mentir, ça m'est déjà arrivé lorsque j'étais plus jeune. J'étais moins mature, plus naïf. Mais aujourd'hui, non. Je vais même plus loin: une boulette d'un gardien adverse, ça ne me fait pas non plus plaisir. Je me mets à sa place, je sais ce qu'il ressent. Les gardiens, c'est presque une famille, il n'y a pas de rivalité externe. Même plutôt une certaine solidarité.
J'ai souvent pu dire à la télévision ou écrire dans mes articles que cette situation de concurrence vous tirait les deux vers le bas. Ou en tous les cas était contre-productive. Ce sont des bêtises de journaliste?
Je pense que parfois les journalistes ont mis de l'huile sur le feu inutilement entre Jo et moi. Je pense que si on n'avait pas autant mis l'accent dessus, on n'en parlerait pas autant et que cela aurait moins d'impact. Oui, ce n'est facile ni pour lui ni pour moi. C'est clair qu'on est deux gardiens qui avons un peu le même profil, que ce soit au niveau de l'âge ou du jeu. Pendant un moment, ça a bien fonctionné. Cette année, un peu moins. Mais je ne pense pas que ce soit forcément lié à la concurrence. Ce ne sont pas les meilleures dispositions, mais ce sont celles qu'il y a en ce moment. On s'adapte.
Mais ce n'est pas optimal, sincèrement...
De nouveau, tout est une question de relations. Quand on voit ce qui s'est passé au Barça et à Paris, j'imagine que s'il y a une mauvaise relation entre les deux gardiens, ça ne doit pas être facile.
Timo Cognat a exprimé son envie de départ et, s'il s'en va vraiment, ce sera un symbole de Servette qui part. Chaque année, un de moins...
Comme vous l'avez dit: s'il part. Aujourd'hui, on est au conditionnel. Ça fait partie du foot. Timo, ça fait un moment qu'il aurait pu partir, il est toujours resté. S'il a des envies d'ailleurs, c'est sa décision et elle est personnelle. S'il trouve un accord avec le club, et avec un autre club, et que tout le monde est gagnant... Ce serait triste pour nous, les gars qui sommes là depuis un bon moment, ce serait une page qui se tourne. Et un jour on arrivera à la fin du livre de ces joueurs qui sont là depuis dix ans, c'est sûr.
Vous, vous allez rester à Servette jusqu'à la fin?
C'est mon objectif, oui. La vie du football fait parfois que tu n'as pas le choix, mais dans mon optique, surtout à mon âge, j'ai envie de rester à Servette jusqu'à la fin. J'ai des projets d'avenir avec le club et je vais tout faire pour qu'ils se réalisent.
Pas de dernière saison à Yverdon comme tous les anciens Servettiens, alors?
Ce n'est pas l'objectif en tout cas (rires).
Quand vous parlez de projet de reconversion au sein du club, vous avez déjà une idée? Vous avez suivi des formations?
Attention, je suis focus sur le foot à 100%. Mais oui, j'ai fait des formations. Celles que je peux vous partager, c'est le certificat de football management de l'UEFA, que j'ai fait il y a deux ans. Là, je viens de terminer une formation en négociation, il y a deux mois. Et je vais en commencer une nouvelle bientôt. On a du temps libre en tant que footballeur, il faut en profiter, même si avec les enfants, c'est plutôt à la maison qu'à l'extérieur.
Donc vous vous voyez plutôt dans la direction sportive qu'au poste d'entraîneur?
Ah oui, complètement. Entraîneur, ça ne m'intéresse absolument pas. Je n'ai pas la fibre.
Même entraîneur des gardiens?
Même. L'entraînement, le terrain, non.
On a souvent parlé de ce noyau de Servette, qui est une force dans le vestiaire, et qui vous a permis de gagner une Coupe de Suisse et de terminer deuxièmes de Super League. Comment intégrez-vous les nouveaux?
On a un vestiaire très sain, qui ne se prend pas la tête. Il n'y a pas de star ici, on l'a toujours dit et répété. Celui qui arrive avec cette mentalité, soit il change, soit il s'exclut tout seul. Le fait de pouvoir être soi-même dans ce vestiaire, de pouvoir rigoler de tout, sans devoir faire attention parce que tu es surveillé ou jugé par un coéquipier, ça n'a pas de prix. C'est très facile de s'intégrer à notre vestiaire, il suffit d'être toi-même, sans jouer un rôle. Dès le départ, on rigole, on fait des sorties ensemble. Quand un nouveau arrive, la première chose qu'on regarde avec lui, c'est de l'aider à trouver un logement, parce qu'à Genève, c'est plus difficile qu'ailleurs. Il n'y a aucune méfiance dans notre vestiaire, bien au contraire, mais c'est vrai que par le passé, ceux qui ne rentraient pas dans ce process se sont exclus tout seuls.
Junior Kadile, qui marque un but et offre une passe décisive par match, vous le ramenez sur terre?
Il n'y a même pas besoin (rires)! Franchement, c'est quelqu'un de très humble, de très bosseur. C'est une belle rencontre et un super joueur.
Dans dix ans, vous espérez qu'on se rappelle comment de vous?
Je pense que j'ai deux visages. Le déconneur du vestiaire d'un côté, et le compétiteur sur le terrain. C'est vrai que quand un joueur de Super League arrive, il a une certaine image de moi qui ne correspond pas à la réalité, parce que sur le terrain, j'ai comme un masque. C'est quelque chose que j'ai développé à Lyon, où on m'a toujours dit que Greg Coupet était comme ça. Un gars détendu et chambreur, mais un gardien très très dur quand il mettait ses gants.
Je parlais plutôt du grand public dans ma question...
Pour moi, les souvenirs des gars du vestiaire sont les plus importants. En dehors, les gens ont leur propre idée. Pas de souci avec ça. Mais ça compte moins.
Cela fait plusieurs années que je vous croise après les matches en zone mixte et vous faites partie des joueurs qui facilitent le travail des journalistes. Consultant, ça vous plairait en après-carrière?
Oui, pourquoi pas? Ca pourrait m'intéresser, on voit des beaux matches, on peut donner son avis. On a des avis qui se confrontent aussi et c'est cool de ne pas avoir les mêmes. J'adore les débats, ma femme un peu moins (rires). Avoir des visions différentes, c'est ce qui fait avancer le football.
Vous seriez prêt à critiquer un autre gardien?
Pas critiquer gratuitement, mais expliquer, bien sûr. S'il y a une scène à analyser, je le ferai volontiers. Mais c'est sûr qu'étant passé par là, je ne critiquerai pas méchamment un gardien.
Et vous, votre rapport à la critique? Je me rappelle que lorsque Servette monte en Super League, voilà sept ou huit ans, j'avais émis des doutes à la télévision sur votre capacité à être un gardien dominant à ce niveau, notamment en raison de votre jeu au pied...
Je m'en rappelle, oui.
Vous vivez comment ces moments?
Je me souviens avoir trouvé cette critique infondée. Cette année-là, je pense que c'était injuste. Et il n'y a pas que vous qui l'avez dit, d'ailleurs. Dans les statistiques de la ligue, on pouvait voir que j'avais un des meilleurs ratios au pied. Et j'étais jeune, j'ai progressé. Alors voilà, la critique, quand elle est fondée, je l'accepte. Là, je la trouvais infondée. Et attention, que ce soit moi ou un autre: quand les critiques sont gratuites, il faut les ignorer.
Par exemple?
J'entends des fois parler de l'état d'esprit d'un joueur, qu'il serait mauvais. C'est parfois ce qu'un joueur laisse paraître, mais ce n'est pas du tout le cas quand vous le connaissez bien. Mais voilà, comme dans le cas de votre critique à la télévision, on n'a pas d'autre choix que de l'accepter, mais à ce moment-là, après une saison comme ça, je l'ai trouvée bizarre. On allait monter, on faisait un bon championnat, moi y compris. Bon, c'est comme ça (sourire).
Etre critiqué, c'est exister...
Oui, et je me suis aussi dit que c'était parce que c'était Servette. On montait en Super League, on était observés. Si ça avait été un plus petit club, entre guillemets, il n'y aurait pas eu tous ces débats. Mais voilà, pour continuer dans la sincérité, je n'étais pas du tout dans l'optique de donner une réponse. J'ai fait une bonne saison en Super League, mais ce n'était pas par esprit de revanche, c'était simplement parce que j'étais sûr de moi. J'ai travaillé sur mes points faibles et mes points forts.
Et sur le jeu au pied...
Qui n'était ni un point fort, ni un point faible. Mais j'ai essayé de le faire évoluer avec assiduité, en m'adaptant également aux consignes des entraîneurs et au style de jeu qu'ils demandaient.
Pas de revanche, mais de la fierté d'avoir atteint 300 matches avec Servette, non?
Oh oui. La fierté, c'est sûr et certain qu'elle est là. Quand je me revois, petit aux Charmilles, en train de faire des frappes derrière le but du gardien...
Quel gardien?
Eric Pédat. Et Sébastien Roth après. Mais le premier, c'était Eric.
Vous rêviez d'être à sa place?
Même pas. Enfin, disons que j'ai toujours dit à mon père que j'aimerais jouer un jour aux Charmilles, mais c'était des paroles d'enfant. Ce n'était pas tangible. Même quand Servette m'a recruté jeune, je ne pensais pas devenir professionnel. C'est petit à petit que j'ai commencé à l'envisager et à me donner les moyens d'y arriver. Et ça me rend encore plus fier.
Comment ça?
Ma carrière, je ne la dois à personne. Je suis allé la chercher. J'ai tout connu. Les mauvais moments et les bons. Bon, je n'ai jamais joué aux Charmilles, mais la Praille c'est pas mal aussi!
Et ce gamin qui jouait derrière le but aux Charmilles, il a 300 matches pros avec Servette aujourd'hui.
Oui, c'est encore plus beau. Mais je suis encore dans l'action aujourd'hui, je ne me rends pas vraiment compte. Vous me parliez de la trace que je vais laisser, je crois quand même qu'elle est là. Donc oui, même si j'ai encore des choses à accomplir, je peux utiliser le mot «fierté» sans trembler.
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | FC Thoune | 32 | 36 | 71 | |
2 | FC St-Gall | 32 | 24 | 59 | |
3 | FC Lugano | 33 | 12 | 57 | |
4 | FC Bâle | 32 | 8 | 53 | |
5 | FC Sion | 32 | 13 | 49 | |
6 | Young Boys | 32 | 5 | 47 |

