Le tour du monde en ballon
Guglielmo Arena, l’appel téléphonique qui a changé sa vie

Simple footballeur amateur, le Chablaisien a suivi une drôle d’intuition, au début des années 2000. Un coup de fil passé en Afrique lui a fait quitter sa vie tranquille pour vivre une folle aventure d’entraîneur professionnel autour du monde, du Burkina Faso au Népal.
Une vie d'aventures pour le Chablaisien.
Photo: Darrin Vanselow
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Tim Guillemin
L'Illustré

Rien ne distinguait Guglielmo Arena des centaines d’autres Romands qui jouaient au football en amateur, le week-end, sur des terrains plus ou moins bien tondus. «J’étais un simple joueur de 2e ou 3e ligue, rien de plus», admet sans peine le Vaudois, né à Montreux voilà cinquante-deux ans. Le soir, après son boulot d’assureur, il rangeait la chemise sur son cintre et revêtait son maillot de foot, direction les terrains du Chablais, pour transpirer un peu et se changer les idées.

Pendant deux heures, plus question de troisième pilier ou de gestion de sinistre: taper dans le ballon avec les copains occupait toutes ses pensées, avant la fameuse bière à la buvette, celle qui vient récompenser les efforts fournis sur le terrain.

Et puis, retour à la maison pour retrouver sa petite famille, avant de retourner vendre des protections contre l’incendie le lendemain matin.

Une révélation qui change sa vie

Comme tant d’autres, celui qu’on appelle volontiers «Guli» dans son cercle d’amis s’intéressait au monde du football au-delà de le pratiquer lui-même. Il regardait les grands matchs à la télévision, s’informait via les journaux, avait ses équipes préférées, dans son pays d’origine, l’Italie, ou ailleurs. Et ce jour-là, au tournant des années 2000, il tique en voyant dans le défunt magazine MatchMag un portrait consacré à Christian Zermatten, célèbre entraîneur-bourlingueur notamment passé par le FC Sion, et alors en poste en Côte d’Ivoire.

«Et là, ça allume un truc en moi. Je le reconnais tout de suite, parce que j’avais eu un accrochage avec lui quelques années plus tôt. Je jouais à Saint-Gingolph et lui entraînait Sierre. Vous savez comme c’est sur les terrains… Je me fritais avec mon adversaire direct, son joueur, et lui m’allumait depuis la touche, me chambrait sur ma coupe de cheveux, une queue de cheval à l’époque. Il disait qu’il allait me tondre, ce genre de bêtises. Evidemment, j’ai répondu. On s’est allumés toute la rencontre, c’était chaud!»

Alors, en lisant ce magazine, Guglielmo Arena a une intuition qui va changer sa vie à tout jamais. En une minute, sa vie bascule, sur un simple coup de fil.

Photo: Darrin Vanselow

«J’étais assureur, donc à l’aise dans le contact. Prendre mon téléphone ne m’a jamais fait peur, même si je vous avoue qu’avec le recul je ne sais pas vraiment ce qui m’a pris de passer cet appel. Je compose le numéro des renseignements et je demande à être mis en contact avec l’Africa Sports à Abidjan. Une très sympathique dame me répond alors, à des milliers de kilomètres de là. Au bluff, je lui dis que je veux parler à Christian, que c’est important. Elle me passe son numéro. Je l’ai au téléphone et je lui explique qui je suis. Il se marre et me dit: «Ah mais c’est toi, le petit nerveux? Je pensais que t’étais Turc.» «Sicilien plutôt», lui répond «Guli». Les deux hommes rigolent, le courant passe.

Christian Zermatten propose au jeune «Guli» de passer le voir en Côte d’Ivoire, pensant que l’histoire s’arrêterait là, comme dans 95% des cas. Sauf que Guglielmo Arena le prend au mot. «Trois mois plus tard, j’étais à Abidjan et je toquais à sa porte.» Du culot, de l’audace, mais aussi une volonté de fer: les bases de la méthode Arena étaient posées. Et elles l’amèneront à faire le tour du monde.

Car lors de ce premier voyage à Abidjan naît une vocation: celle d’entraîneur principal. Les quelques jours passés dans le sillage de Christian Zermatten lui font comprendre que c’est ce métier qu’il a envie d’exercer, quitte à y perdre beaucoup de confort. Ce beau voyage entamé en Côte d’Ivoire en tant que simple observateur va en effet l’emmener au Burkina Faso, au Maroc, en Algérie, à Dubaï, à Oman, en Chine, en Zambie, au Laos et au Népal, sa dernière station en date! Un véritable tour du monde en ballon qui l’épate lui-même. «Le plus fou, c’est que je n’aime pas tellement voyager. Avant que je débute ma carrière d’entraîneur, j’étais plutôt casanier. On était allés avec ma femme une fois à Charm el-Cheikh en vacances, mais ça s’arrêtait là», sourit-il aujourd’hui, alors qu’il a fait des aéroports ses deuxièmes maisons, lui qui n’apprécie rien de plus que se promener avec son chien devant son «vrai chez-lui» au Bouveret.

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«Le plus fou, c’est que je n’aime pas tellement voyager. Avant que je débute ma carrière d’entraîneur, j’étais plutôt casanier»
Guglielmo Arena
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Des histoires, petites et grandes, le Vaudois en a vécu des centaines au cours de ces vingt-cinq dernières années, mais il ne faut pas compter sur lui pour se muer en conteur ou en raconteur d’anecdotes. «Les gens en Europe ont une grande tendance, et je n’hésite pas à dire qu’elle est fâcheuse, à estimer que tout ce qui ne vient pas de leur continent ne vaut pas grand-chose. Je sais désormais que cette vision étriquée est fausse. Je suis devenu entraîneur professionnel de football par mes propres moyens, sans rien devoir à personne, et j’ai développé des qualités en sortant de ma zone de confort. Mais j’ai surtout des idées sur le jeu, je me suis formé et j’ai eu des résultats», explique-t-il, lui qui a assumé de quitter son emploi bien rémunéré et sa petite vie tranquille dans le Chablais pour vivre son rêve et affronter le grand monde.

Il a obtenu l'équivalence du diplôme UEFA-Pro

Au gré de son périple, long d’une vingtaine d’années, il a croisé (et battu parfois) des grands noms du jeu, comme le technicien français Philippe Troussier, avec lequel il a travaillé en Chine. Roger Lemerre, vainqueur de l’Euro 2000 en France, figure parmi les entraîneurs qui ont dû s’avouer vaincus face au plan de jeu de Guglielmo Arena. Tout au long de ce beau voyage, qui l’a vu disputer la Champions League en Afrique notamment, il a également passé tous ses diplômes d’entraîneur professionnel en Asie et ceux-ci sont désormais reconnus en Europe, ce qui signifie qu’il peut y entraîner n’importe quelle équipe. Sion, Lausanne, Servette, tous les autres.

«On verra ce que la vie me réserve», indique-t-il, lui qui n’exclut pas de travailler en Suisse, même si son dernier employeur est bien loin de là. «Il y a quand même les montagnes en commun», sourit-il, en parlant du Népal, où il est sélectionneur national, un poste prestigieux puisqu’ils ne sont que quatre techniciens suisses actuellement en poste dans le monde à s’occuper d’une équipe nationale: Murat Yakin bien sûr, mais aussi Vladimir Petkovic en Algérie et Raoul Savoy au Tchad. Et lui, Guglielmo Arena.

Un véritable globe-trotteur du foot

«Aujourd’hui, techniquement, je ne suis plus en poste», précise-t-il toutefois. La fédération népalaise a été suspendue par la FIFA et son équipe nationale interdite de jouer. «J’y suis allé dix jours en juillet, je voulais voir les joueurs, discuter avec tout le monde. Mais aujourd’hui, personne ne sait quand le Népal pourra de nouveau jouer des matchs, donc je suis parti. Je me suis mis d’accord avec la fédération: je suis libre de chercher un contrat ailleurs et de m’engager avec un club ou une équipe nationale. Et si je n’ai rien trouvé de satisfaisant pour moi et que le Népal peut rejouer, je reviens», précise-t-il.

Ainsi va la vie de professionnel du football à travers le globe, constamment obligé de jongler entre les décisions politiques, sa propre carrière, les déménagements incessants, les retards de paiement… «Je n’ai pas choisi la facilité, ça, c’est sûr. Mais c’est ma vie. Et j’ai la chance de pouvoir compter sur une famille formidable. Ma fille a 20 ans, mon fils 18. Ils parlent plusieurs langues, ils sont riches de ces expériences. Mon épouse est souvent venue avec moi aussi. C’était inattendu, mais c’était beau. On est une famille très soudée.»

Entre Andrea Pirlo et Mauro Camoranesi

Heureusement, parce que cette vie instable n’a pas toujours été simple à affronter. Il y a toutefois des moments de bonheur, qu’il faut savoir saisir quand ils arrivent. Comme le jour, très récent, où l’association italienne des entraîneurs de football lui a consacré un portrait en le publiant entre ceux d’Andrea Pirlo et de Mauro Camoranesi, deux immenses figures du calcio. «Là, j’ai été vraiment ému, je l’avoue humblement. Moi, le petit gars du canton de Vaud, auquel personne ne croyait, me retrouver au milieu de ces deux immenses champions. Oui, il y a eu de la fierté ce jour-là.» Mais, pour obtenir cette reconnaissance, tout n’a pas été facile. De loin pas, même.

«Ma vie, c’est un défi. Ma carrière aussi. Je l’ai mise entre parenthèses après le décès de mon père, puis celui de ma mère. Il y a des priorités et la famille en est une, plus grande que les autres. J’ai eu besoin de prendre du recul.» Le regrette-t-il? «Sur le plan personnel, non. Sur le plan professionnel, forcément. Si j’avais continué tête baissée, je serais aujourd’hui très certainement en Arabie saoudite ou ailleurs. Mais si c’était à refaire, je referais la même chose.» Et le voyage n’est de loin pas terminé.

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